Anglischisme

  • Posté le : 20/04/2008 - 19:25
  • par : Yann

Afin de soutenir le combat des chantres québécois de l'immaculée expression traquant l'abus des anglicismes chez les Français jusque sur mon blog, je suis parti en quête d'une étude objective qui prouverait chiffres à l'appui que ces derniers utilisent plus de mots anglais que leurs cousins d'Amérique. Pour le moment, mes recherches se sont avérées infructueuses, mais je ne désespère pas de trouver un tel document. L'inexistence de ce dernier alimenterait la thèse selon laquelle les croisés de la langue française se basent uniquement sur l'émotion ou la mauvaise foi, ce qui représenterait pour moi une cuisante déception.

Mes explorations n'ont néanmoins pas été tout à fait vaines puisque j'ai trouvé sur le site du projet Gutenberg Canada un texte fabuleux qui m'a permis d'observer ce débat sous un angle nouveau. Dans ce long article publié en 1879 et intitulé "L'anglicisme, voilà l'ennemi", l'auteur Jules-Paul Tardivel nous apprend que les francophones d'Amérique du Nord maîtrisent très mal leur propre langue, et que cela représente un "grand danger pour l'avenir de la race canadienne-française". Le postulat de base est que la langue française se voit progressivement contaminée par l'anglais au risque de devenir un jargon totalement inutilisable, ce qui entraînerait la disparition de la nation tout entière.

Dans son introduction, Tardivel se montre étonnamment beaucoup plus tolérant envers les anglicismes que le puriste québécois contemporain qui fustige les Français qui font du "shopping" tout en s'accommodant de demander un "lift" pour rentrer chez lui. L'auteur estime notamment qu'il n'y a aucun inconvénient à utiliser des mots anglais clairement identifiables tels que "fair-play", "leader" ou "bill", surtout lorsqu'il n'existe pas d'équivalent en français. Il admet en outre que les anglais ont aussi adopté des mots français ("ennui", "sang-froid" ...), ce que de nombreux militants anglophobes contemporains occultent avec une candeur troublante.

Selon Tardivel, le véritable anglicisme ne consiste effectivement pas à utiliser des mots anglais dans un discours français, mais à utiliser des mots français avec un sens anglais. Il prend comme premier exemple l'expression "Faire application pour une place" qui est un emprunt manifeste à la langue de l'ennemi. Selon lui, le terme "application" a en effet pour seule signification en français le fait d'appliquer une chose a une autre, l'autre sens (proposer sa candidature) provenant de l'anglais "To make application for a place". Ce genre d'expression Canada Dry (ça a seulement la couleur et le goût du français) ne m'avait pas échappé et j'y ai même consacré un billet.

Pour enrichir son exposé, l'auteur procède ensuite à une longue énumération d'exemples de crimes contre la langue perpétrés par des députés, des journalistes et des avocats. Ces actes sont pour lui d'autant plus graves qu'ils sont commis par des personnes censées mieux s'exprimer que le commun des mortels (pour une raison qui m'échappe). En constatant à quel point la lecture de cette liste est laborieuse, on ne peut qu'admirer l'abnégation dont a fait preuve l'homme qui a dû l'écrire. Quelques traits d'humour allègent heureusement le texte et semblent avoir évité l'implosion de l'auteur, visiblement très énervé.

L'impact principal de cet exposé sur moi a cependant été de détruire à tout jamais la foi que j'avais jusqu'ici dans l'Office québécois de la langue française, qui constituait à mes yeux le plus solide des remparts contre le fléau de la défrancophonisation. Dans son texte, Tardivel avait pour moi été on ne peut plus clair en expliquant que "«Mesure,» dans le sens de «projet de loi,» n'est pas français du tout.", que "«Statistiques,» au pluriel, est presque toujours incorrect", qu'"il en est de même du mot «ordre du jour».", que "«Promouvoir» veut dire simplement: Avancer d'un grade à un autre et non favoriser.", et qu'il faut bannir les termes "homme d'affaire" ou "police montée". C'est donc avec un grand désarroi que j'ai constaté que tous ces usages contre-nature étaient acceptés, voire encouragés par le site grandictionnaire.com, la référence de l'OQLF pour les gens qui veulent savoir comment qu'il faut causer.

Avec un tel laxisme de la part des plus prestigieuses institutions, il ne faut pas s'étonner que, conformément aux prévisions de Tardivel, la langue française soit aujourd'hui moribonde avec à peine 200 millions de locuteurs réels, et que sa disparition totale du globe ne soit plus qu'une question de semaines.

Commentaires

ah ben tu m'avais prévenu, pourtant, mais quand même, je croyais pas les les affaires étaient si mal en point. m'en vais arrêter de ce pas ma thèse sur la grammaire du français, moi: j'aime pas parler des langues mortes, et encore moins agonisantes, la nécrophagie non merci :(

"To make application for a place?"

Je suis anglophone et je ne comprends pas ce que cette phrase est censé à dire. Ce n'est pas une construction normale ou grammaticalement correct.

"To fill out an application for a place?" Est-ce que c'est la signification?

D'ailleurs avec le mot "shopping", ce n'est pas vraiment utilisé en France. Perso, je ne l'ai jamais utilisé, je dis plus "faire les courses" mais je pense que l'emploi du mot "shopping" doit être plus courant pour ceux qui font du lèche vitrine et ce qui n'est pas vraiment ma tasse de thé.

En tout cas un autre exemple de belle anglicisme en traduction directe du Québécois, c'est le mot: "magasiné" utilisé par les Québécois, traduction directe de "shopping". C'est tellement laid comme mot "magasiné", je me demande même si ce n'est pas un barbarisme.

Et puis il y a aussi tous les termes techniques comme par exemple sur les voitures, qui sont carrément restés en anglais au Québec et incompréhensibles si on le dit en français, comme: "tire" pour "pneu", "bumper" pour pare-choc", "brake" pour "frein", etc etc... D'ailleurs c'est un point sensible des Québécois quand ils parlent de nos pseudos anglicismes. Allez au "Canadien Tire" et demandez pour faire la vidange de votre voiture, il va vous envoyer dans les machines à laver, qui d'ailleurs se dit "laveuse" au Québec traduction direct de "washer".

Ce qui m'amuse dans toute cette histoire c'est que le Québécois critique le langage des Français et nos pseudos anglicisme qui d'ailleurs sont plus des faux-anglicisme alors qu'eux même font de véritable anglicismes à tout va mais quand on commence à discuter avec du vocabulaire évident pour nous mais incompréhensible pour le Québécois, il va nous affubler de l'étiquette de "smart" ou encore "fresh"... tiens encore des anglicismes...

Par contre les Québécois se débrouillent très bien autant en anglais qu'en français, ils passent d'une langue à l'autre sans difficulté, ce qui n'est pas le cas de la grande majorité des Français. C’est très utile sur le marché du travail mais bon, à choisir entre se débrouiller dans deux langues ou maitrisé une seule, c'est plus une question de culture, l'une ou l'autre situation se valent et on ne choisit pas vraiment notre situation mais c’est certain que chacun pourrait faire un effort.

Pour en conclure, ce qui m'énerve dans toute cette histoire d'anglicisme, c'est la mauvaise foi de certains qui pensent faire zéro anglicisme en parlant, alors que dans toutes les langues internationales il y en a immanquablement.

J'ai bien rigolé, j'ai habité il y a longtemps (plus de 10 ans) à Montréal et je vois que nos cousins Québécois n'ont pas trop changé. Je me souviens ;-) qu'effectivement il était impossible d'avoir une conversation avec l'un d'entre eux sans que l'on nous sorte à un moment "Vous les Français, vous utilisez vraiment beaucoup d'anglicismes" et là tu rigoles evidemment parce que le type il en utilise 20 fois plus que toi sans s'en rendre compte. Le mieux c'est de noter le nombre d'anglicisme qu'il fait dans les 10 minutes de conversation suivantes. Ce qui est marrant aussi c'est que leur registre de langage est vraiment plus réduit. A niveau CSP égal, le Français utilise des mots plus justes (et plus nombreux) et des phrases plus fluides. A niveau inégal aussi. Je me souviens d'avoir zappé entre TV5 et France Télévision: Le premier ministre du Québec sur l'une et une prostituée sur l'autre. devinez qui parlait le mieux le français ?
A part ca, j'adore le Québec mais faut pas qu'ils se la racontent sur la langue française...

Jules> À te lire, je constate que l'allégorie de la paille et de la poutre est applicable des deux côtés de l'Atlantique.

Jules: "Le premier ministre du Québec sur l'une et une prostituée sur l'autre. devinez qui parlait le mieux le français ?"

Ta mère (la prostituée)

seb> "Ta mère (celle qui n'est pas ministre)" aurait été plus subtil.

Juste pour vous énerver un peu: "basé sur" n'est qu'un calque de "based on"... soit un superbe exemple de "véritable anglicisme" au sens de votre ami Tardivel!
Préférez "fondé sur", par exemple.
Ensuite, même si le français est évidemment un puissant facteur d'identité, n'oublions pas qu'une énorme part de la langue anglaise n'est en fait que... du français, (ou du normand) qui, depuis 1066, a eu le temps de s'introduire dans la langue anglaise de manière plus que significative! Sans cela, l'anglais ne serait pas plus compréhensible pour nous avant de l'avoir appris que l'allemand ou tout autre langue germanique!
Cette invasion de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant est aussi à l'origine de la préservation de certains mots (comme "chalenge") par l'anglais, que le français avait oublié... avant de les réemprunter plusieurs siècles plus tard!
Ces deux langues sont très liées depuis 1000 ans. Aussi ne soyons pas réducteurs. Les influences réciproques sont normales entre les langues, même s'il est vrai que, selon les époques, ce n'est pas toujours la même qui domine! S'il faut savoir défendre son identité, dont la langue est un élément essentiel, il ne faut pas sombrer dans l'excès non plus. Le français souffre certes d'une trop grande influence anglaise, mais il souffre aussi de bien d'autres maux, dont nous, les francophones, l'affligeons sans avoir besoin de recourir à l'anglais! Si cette langue était celle des relations diplomatiques, c'est en partie qu'elle était d'une précision bien plus grande que les autres, et les étrangers le reconnaissaient bien, et je vous encourage à vous pencher, pour vous en convaincre, sur la fameuse résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations Unies, dont la version française est plus précise que sa sœur anglaise, ce qui n'a pas manqué de susciter quelques polémiques...! Mais aujourd'hui, qui fait la différence, par exemple, entre "à nouveau" et "de nouveau"? Qui fait attention à ne pas utiliser "au niveau de" à la place de "en ce qui concerne"? etc.
Aussi, n'oublions pas de lutter contre TOUTES les facilités qui nous tentent , mais sans devenir exagérément conservateurs, sauf quand il le faut vraiment. Défendons le français parce que c'est notre langue et que nous sommes attachés à ce qu'elle conserve un sens, pas parce que nous nous sentons dominés (parfois jaloux, presque?). A quoi sert-il de se sermonner réciproquement en ce qui concerne les anglicismes, si c'est pour en détruire ensuite les nuances ou remplacer de belles expressions par d'autres, horribles? Par exemple, pourquoi tout le monde dit-il maintenant "au final" au lieu de "en définitive"? "Final" n'a jamais été un nom, mais un adjectif! Viendrait-il à l'idée de quiconque de dire "à l'intermédiaire" pour "au beau milieu de" ou "pendant"???
Pour finir, tâchons, français et québécois, mais aussi africains et tous les autres francophones, de veiller à faire évoluer nos français dans la MEME direction (de manière générale, pas forcément dans les moindre détails), car, comme on dit en Belgique (disait?), "L'Union fait la Force"...

Bonjour Toto,

Mon utilisation de l'expression "baser sur" était un piège honteux dans lequel je commençais à désespérer que quelqu'un tombe. Le Robert des difficultés de la langue française considère en effet celle-ci comme "le type même du faux néologisme contre lequel s'acharnent les puristes". L'ouvrage rappelle notamment que l'Académie avait admis cet usage en 1798 (avant de le supprimer en 1835), et que Littré ne le condamnait pas. Je vous remercie donc d'avoir donné sa raison d'être à ce traquenard par votre remarque :-).
Je tiens par ailleurs à vous rassurer en vous expliquant que mon hommage à Tardivel était on ne peut plus ironique. En réalité, les grands théoriciens de la langue qui nous imposent leur conception du bien-parler me fatiguent, qu'ils soient français, belges ou québécois. En lisant votre plaidoyer pour le rejet des facilités et pour l'uniformisation des Français, je vous soupçonne d'ailleurs d'être légèrement plus prescriptiviste que moi.

Cher Ian,
Désolé, dans ce cas, ne n'avoir pas découvert votre blog plus tôt!
Et pour vous rassurer à mon tour (ou peut-être pas? :)), je vous dirais que je ne suis pas en faveur d'un langage mort, figé, tétanisé par la peur de la moindre faute en toutes circonstances. Il est évident qu'il ne faut pas se transformer en schtroumpf à lunettes, comme malheureusement trop de gens le font, surtout, d'ailleurs, lorsque ce qu'ils prétendent est faux (la prétendue distinction entre "deuxième" et "second" en est l'exemple classique).Plus, je dirais que lorsque la logique et la correction élémentaire de la langue ne sont pas remises en cause, il est stupide de s'opposer par principe au nouvel usage en question. Simplement, je crois qu'il est bon de savoir, notamment lorsque l'on souhaite écrire (des lois, par exemple, ou des résolutions d'organisations internationales, où chaque terme doit être pesé, ou tout simplement lorsqu'on écrit une lettre, même à son arrière-grand-mère qui ne connait pas Internet!), ce qu'il convient de considérer comme une langue belle et précise. "Belle" et non pas "pure". La beauté, ce serait dommage de la perdre, non, puisqu'elle est possible? Et puis, de manière plus pragmatique, le relâchement excessif du langage connu, sinon utilisé, est dangereux, et ce même sans en arriver aux extrémités imaginées par Orwell et son "newspeak".
En ce qui concerne les différents français, mon plaidoyer, comme vous le nommez, part du constat suivant: si nous éprouvons le besoin, par des institutions particulières telles que l'OQLF ou que l' Académie française, de combattre et de prévenir certaines dérives excessives, quel intérêt avons-nous à ce qu'elles figent chacune "leur" vérité? N'est-ce pas, finalement, une œuvre bien plus destructrice envers la langue?
Bonne continuation!

salut,

j'aimerais avancer une petite contribution pour faire écho à des expressions données à lire dans le billet puis les commentaires:

bien/mal maitriser sa propre langue -- langue vs. langage (ou jargon) -- la langue française (comme si c'était une entité autonome) -- laid-->barbarisme -- se débrouiller vs. maitriser -- souffrir d'une influence -- affliger le français de maux -- une langue plus précise qu'une autre -- les facilités -- faire évoluer le français -- la logique et la correction élémentaire de la langue -- ce qu'il convient de considérer comme une langue belle et précise -- relâchement excessif du langage -- dérives -- etc.

Je vais pas passer tout en revue, mais simplement il est clair que certains termes utilisés ici sont mal compris, voire simplement des contre-sens: quelqu'un qui 'maitrise mal sa propre langue', il a un trouble du langage, et c'est une pathologie neurologique! La seule chose qu'on peut mal maitriser, c'est un langage particulier (le langage de l'école, du droit, ou même du clavardage...) ou une langue étrangère. Et je fais là que plagier les propos d'un linguiste de métier (pas un linguiste auto-proclamé sous prétexte qu'il aurait lu tous les dictionnaires des difficultés de la langue française). C'est un article que Alain Kihm a écrit dans Libé pour répondre à Alain Bentolila dans Le Monde, à propos du dit 'langage des banlieues'. Comme je crois pas que les articles soient encore sur internet, je lie le PDF que j'avais fait en copiant les deux articles. C'est là: http://inferno.philosophie.uni-stuttgart.de/~benjamin/pdf/kihm.pdf.

Toto> je comprends pas ton histoire de 'final'. Moi je l'utilise comme un nom sans soucis, comme quand je dis:

"Le spectacle était vraiment chouette, surtout le final!"

Par contre, je connais pas 'définitive' comme nom: c'est quoi 'une/la définitive'?

exercice> ;) Trouver où se trouve 'la logique élémentaire de la langue', dans l'expression 'des bêtes de phrases', qui signifie 'des phrases longues et difficiles', prononcée par Krimo, personnage du film 'L'esquive', en parlant d'un texte de Marivaud qu'il arrivait pas à apprendre par coeur. Indice: un autre personnage du film, Fathi, dit 'un bête de film' (sic), ce qui veut dire 'un film génial'...

ian> peut-être que 'basé sur' était vraiment un anglicisme au départ? Dans ce cas, pendant combien de temps est-ce qu'une tournure reste un emprunt?

re-ian> oups j'ai largement débordé du sujet des anglicismes. Désolé, mais tu sais que sur le thème de la langue, j'arrive pas à me retenir... j'espère que je me suis au moins contrôlé?

Benjamin (scuse, je trouve pas les signes phonétiques sur mon clavier) > "j'espère que je me suis au moins contrôlé?" --> Cette phrase n'est pas une question, que fait là le "?" ? En plus, t'as même pas mis d'espace avant, ce qui l'anglicise... Nan mais c'est quoi cette ponctuation ? Aucune maîtrise ! Rhaaa mais quelle époque !

Ian > Désolée...:)

Bon ben ça va mieux dans les dernières semaines, il semblerait qu'il y ait 290 millions de francophones dans le monde ;-)
http://www.populationdata.net/palmareslangues.php

bouh j'ai pas de succès avec mon exercice (snif)

io> le point d'interrogation, c'était en un sens pour signaler que ma phrase avait une intonation montante (ou autre, je sais pas, mes oreilles entendent pas ces nuances très clairement) similaire à celle d'une question oui/non. laquelle intonation servait à signaler que je soumettais mon propos à l'approbation du grand chef.

re-io> pour les caractères phonétiques de mon nom, un copier/coller fait l'affaire, normalement ;)

bẽʒamẽ> Ouais ouais, c'est ça... De toute façon, t'as tort. Et le chef dort. Mangez du porc. Oops, désolée.

re-bẽʒamẽ> 'Tain t'es trop fort en fait ! :D

bẽʒamẽ> Ce billet était destiné à illustrer le dogmatisme linguistique qui m'irrite au Québec comme ailleurs. Je pense que les anglicismes ou les soi-disant mauvais usages de la langue rendent cette dernière plus vivante. L'important est que l'on se comprenne. Ton intervention était donc tout à fait pertinente.