Le syndrome du chanteur commercial

  • Posté le : 20/01/2012 - 08:36
  • par : Yann

J’aimerais dans ce billet vous faire part d’un côté obscur de ma personnalité, tout en prévenant les amateurs de croustillant qu’ils risquent d’être déçus : Je pense être atteint d’une variante migratoire québécoise du syndrome du chanteur commercial.
Commençons par décrire la version générique de ce mal étrange à l’attention des personnes qui ne la connaîtraient pas, ce qui n’aurait rien de surprenant puisque je viens à peine d’en inventer le nom.
Le syndrome du chanteur commercial, donc, se manifeste principalement à l’adolescence. Durant cette période, il arrive que l’on s’entiche d’un chanteur ou d’une chanteuse totalement inconnue, avec laquelle on se sent en si parfaite harmonie que l’on est capable d’écouter n’importe lequel de ses albums en boucle huit fois de suite sans attraper la migraine. À force de scruter dans les médias le moindre entrefilet faisant référence à notre idole et d’être confronté aux moqueries des ignares incapables de reconnaître son génie, on acquiert rapidement le sentiment d’avoir développé avec elle une relation privilégiée, voire intime.
Or, il arrive qu’en raison de son talent ou de celui de son gestionnaire, le chanteur en question sorte de l’ombre, vende des tonnes de disques (pardon, mp3) et devienne le chéri des médias. Alors que l’on devrait se féliciter qu’il accède enfin à la notoriété qu’il mérite, on vit le plus souvent ce changement comme une trahison. On ne supporte pas que notre idole accepte soudainement l’amour de milliers de fans de la dernière heure qui ne savaient même pas qu’elle existait au moment où nous achetions son premier album qu’elle avait enregistré avec Garage Band dans sa salle de bain. Le réflexe courant dans ce genre de situation est alors de rejeter l’artiste au prétexte qu’il s’est corrompu et est devenu un chanteur commercial, manière de se cacher que c’est surtout le changement de public qui nous dérange.
Mon immigration au Québec présente de nombreuses similitudes avec ce phénomène. Elle part d’un coup de foudre pour la Belle Province et il a fallu que j’investisse beaucoup de temps, d’énergie et d’argent pour pouvoir m’y installer. Alors que je pensais vivre une aventure personnelle, intense et originale, j’ai sans doute été inconsciemment vexé de constater que des dizaines de milliers de français ont fait ou s’apprêtent à faire la même démarche que moi, à tel point qu’on se demande s’il restera encore des Français en France dans dix ans.
C’est pourquoi mon propre syndrome du chanteur commercial se manifeste ponctuellement par des petites pensées ou sentiments irrationnels, non pas envers le Québec, mais envers les autres Français qui y vivent. Il m’arrive par exemple d’être irrité simplement d’entendre des gens parler avec l’accent parisiens dans les rues de Montréal. Lorsque des compatriotes me font part de leur volonté de s’installer de l’autre côté de l’Atlantique, je me surprends parfois à douter de la pureté de leurs intentions ou de leur capacité à s’intégrer. Lors des crises les plus violentes, j’en viens même à déduire automatiquement qu’une personne qui a coupé la ligne d’attente devant le bus est forcément française.
L’observation m’a prouvé que je n’étais pas le seul immigré à avoir ces pensées gênantes et qu’elles ne touchaient pas uniquement les gens qui s’installent au Québec. Il semble que l’être humain ait une tendance naturelle à rejeter son ancienne communauté sitôt qu’il en rejoint une nouvelle. Lors de la catastrophe de Fukushima, on a ainsi vu des Français vivant au Japon vilipender leurs compatriotes qui revenaient en masse dans leur pays d’origine au lieu de profiter d’une radiothérapie gratuite, leur reprochant de ne pas partager leur amour inconditionnel pour leur terre d’accueil.
Plutôt que de nier ou de culpabiliser de ces idées impures, j’essaye de les repérer systématiquement, de me démontrer qu’elles sont absurdes, et surtout, de m’arranger pour qu’elles n’influent pas sur mon comportement avec autrui. J’espère que cela m’évitera de finir comme certains compatriotes qui, sous prétexte de leur immense expérience, se permettent de dicter aux nouveaux arrivants où ils doivent habiter et scolariser leurs enfants, applaudissent aux mesures les plus choquantes du gouvernement canadien ou québécois, allant jusqu’à soutenir les discours démagogiques anti-Français de certains journalistes et politiciens, faisant preuve d’autant de masochisme qu’un immigré en France qui vote Lepen.

Commentaires

Héhé, bien écrit! Je me reconnais là un peu... ça me rassure de penser que je ne suis pas la seule à être atteinte de ce syndrome!

Miam des Yum-Yum All dressed, ce que je donnerais pour en manger ce soir devant un film.

Je t'avoue que je ne ressens pas du tout cela vis-à-vis les québécois que je rencontre à Paris, je les trouve même "mignons" dans leur façon d'être ... peut-être parce qu'on est pas beaucoup à vivre en France!

Ouep. Pour appuyer Cynthia, en tant que québécoise à Paris, je ne ressens pas ce symptôme. Mais un autre plus subtil est apparu: alors que pendant les premières années de mon émigration, TOUT me manquait du pays et que chaque habitant de la planète Québec me semblait merveilleux en comparaison du plus brillant habitant français, j'ai traversé le miroir sans m'en rendre compte et, avec un certain désarroi, je me rends compte qu'aujourd'hui TOUT m'énerve de mon pays d'origine et que je vois plus que les défauts de mes compatriotes québécois... Suis-je dans une phase antérieure? Ultérieure? Incapable d'aimer l'un sans rejeter l'autre?... Suis-je revenue FRANÇAISE?!

Tu as le syndrôme du maudit français : Moi je sais tout, je veux donner des leçons aux autres. C'est bien le titre de ton blog d'ailleurs. Continue ta thérapie...

Michel : Au moins, j'en ai conscience et j'essaye de m'améliorer. C'est toujours mieux que le syndrome du troll nolife.

Je en suis tellement pas d'accord avec Michel! Ce texte est imprégné de quelqu'un qui est bel et bien devenu Montréalais (je dis Montréalais parce qu'on est tout de même une ville un peu à part...). En tant que Québécoise, je me reconnais dans les propos et puisque je suis déjà allée en France et que je me suis fait coupée dans plusieurs files d'attente, je trouve c'est c'est un beau clin d'oeil à nos différences. Ceci dit, j'aime bien ton blog.

Effectivement, je crois qu'il y a très peu que Québécois en France, surtout en comparaison avec les Français à Montréal ;-D

Y a pas d'équivalent des Yum-yum en France ? Bon, même si le goût ne sera certainement jamais le même...

Sympa....
le fait de prendre conscience de ses petits travers, de les mettre en perspective et de réfléchir un peu sur soi, ça n'a l'air de rien... mais peu de monde passe du temps et de l’énergie a çà

Pis manger des chips, une pizza et jeter un cd de Sinclair a la poubelle, j'aime bien aussi :-0)

Je me reconnais complètement dans ce qui est décrit ! Depuis que je suis arrivé à Montréal j'ai l'impression que tous mes amis ont soudainement envie de venir s'y établir, et même si je répond à leurs questions de bonne grâce, ça m'irrite un peu que mon petit chez moi soit envahi plus qu'il ne l'est déjà. Ce qui est ridicule puisque l'accent parisien qui m'irrite quand je l'entend dans la rue est exactement celui que j'ai (encore maintenant) quand je parle - et j'ai un assez grand cercle d'amis venus de France. Enfin bref, je viens de découvrir ce blog et j'aime beaucoup. A bientôt !

Je suis toujours aussi fan de ton écriture. Je pense que les français qui viennent en masse s'installer au Quebec aujourd'hui ne viennent pas pour les mêmes raisons que ceux qui sont arrives il y a 5-10 ans. #sarkozysme et mauvaise ambiance ambiante en France général aidant.... Je suis arrivée il y a un an et demi, et je regrette de ne pas avoir saute le pas plus tôt. Le fait que beaucoup de francais "t'imitent" n'enleve rien au fait que tu as fait un choix "précoce" que beaucoup t'envient aujourd'hui. C'est une grande preuve de perspicacité et de débrouillardise. Je ne t'insulterais par jalousie pour ca. Bien au contraire.

C'est normal, Michel est un troll ;)

Tellement de bonnes choses dans ce post. Je crois que ce "rejet" de son ancienne communauté est un mal (?) typiquement français. Les français ont du mal à se supporter dans leur propre pays, alors ce n'est pas quand ils vont s'aerer ailleurs que ca risque de changer...Les italiens (quartier La petite Italie), les britanniques (nombreux pubs) et autres n'ont pas ce problème et aiment se retrouver.

Au vu des efforts necessaires, les derniers arrivés ferment sciemment ou inconsciamment la porte derrière eux... C'est peut-être aussi une petite revanche sociale envers ceux qui les prenaient de haut "au pays". C'est aussi ça l'Amerique.

Je viens de découvrir le blog et j'ai beaucoup aimé ton article. Je suis belge et je viens de débarquer à Montréal. Même si je ne me reconnais pas dans ce que tu écris, ou pas encore, je comprends tout à fait ce que tu ressens. Je me permets de te taguer sur mon blog!

@Mme Croze Merci pour ton commentaire. Je crains malheureusement de manquer de temps pour répondre à ton tag. J'espère que tu ne m'en voudras pas trop. Si ça t'intéresse, je me suis déjà prêté à un jeu similaire (en trichant, je l'admets :-) ) : http://www.mauditfrancais.com/2007/05/25/guten-tag .

Et d'ailleurs, merci à tous pour vos commentaires. Je suis un peu débordé pour répondre à tout le monde, mais j'apprécie les retours :-).

Wow ! J'aurais pu écrire ça moi-même ! Je me reconnais complètement dans ton billet.
Il y a dans l'immigration quelque chose de très personnel, d'unique, et il est déstabilisant (voire décevant) de réaliser que le Québec est devenu autant "à la mode". Quand je vais en France, au moins 50% de mon entourage aimerait venir ici aussi !
L'effet pervers de ce fameux syndrome, c'est que, dans mon cas, je n'ai pas du tout envie d'aller vers d'autres Français, aussi sympas soient-ils. J'ai déjà navigué, par la force des choses, "en ghetto" et je veux arrêter ça.
Mais le phénomène est vraiment propre à Montréal ; je quitte dans un mois pour la région (éloignée), et je suis sûr que là-bas je serai d'avantage curieux d'aller vers les Français (et autres immigrants), bien moins nombreux.

Le titre de ton blogue "maudit Français" va être un poid de plus en plus pour toi.
Imaginons en France un blogue "sale arabe". C'est se donner en spéctacle faire le bouffon plier la tête, mais pourquoi? pour être aimé? J'ai l'impression d'être un noir américain saoulé d'entendre des "Yo" s'appeler Nigger à tout bout de champs.

Ce n'est pas le genre d'immigrant que moi je veux être.

Il y a toujours cette phase de detestation de soi lorsque l'on arrive ici, on le vit tous, pour faire partie du groupe on cherche à mimer je l'ai fait, tu l'as fait on le fait tous. Mais au final est ce qu'on avance? Il faut le reconnaitre les français sont, contrairement à ce qu'on se met dans le crane, très capable de de s'autocritiquer, par exotisme, par compétions, par malaise. À la fin je trouve ça malheureux de voir certains de mes compatriotes ramer dans tout les sens pour ête aimer.

Il faut savoir placer des limites, être honnête. car, entretenir le petit sentiment de haine, n'est bon pour personne, mon but c'est de mieux faire connaitre qui "nous" sommes. Par ce qu'il me semble que ceux avant nous ont baissé les bras ou ne sont pas venus pour les bonnes raisons.

Mais y a un gros travail QUI NOUS ATTEND au lieu de se défoncer nous même les trois quart du temps pourquoi ne pas commencer à relever simplement et clairement les abus dans les médias.
Par exemple depuis 10 ans que je vois ce blaireau de Guy A . Lepage deverser ses clichés et entretenir une ignorance volontaire dans sa messe dominicale, je me dis que ce cette génération de vieux est irrecupérable, mais que la nouvelle génération (on le voit lors de ces entrevues) "sature" de ces complexes . Il est temps de passer à autre chose. Et on est pas les seul à se faire piloner à tout le monde en Parl...ait, les gens des régions les anglophones subissent. Là en ce monent les étudiants en prennent pleins la tête à la radio. On ne touche PAS aux ponts!!! on ne campe pas À québec!

mais lorsque tu acceptes de continuer a fournir du bois au feu qui entretient cette petite haine, ces petits aprioris je pense que tu ne construits rien.

Une fois j'ai rencontré un gars je lui parle un peu après un match de foot, il me parle avec un accent louche , "en ouai c'est comme ca en France", comme s'il y avait jamais été, un vrai de souche", puis a force je comprends qu'il est ici depuis 5 ans, moins longtemps que moi. J'ai compris tout de suite que sa place était chez le psychologue.

On est une nouvelle vague, on est au Québec en 2012 on est nombreux, on paye des impôts on travaille, et notre objectif c'est d'exister pas passer ou jouer la comédie.

Jouer la comédie c'est aussi se foutre de la gueule d'un tas de Québecois qui ne sont ni cinglés ou complexés avec l'accent, le vin ou la baguette. Et qui ne font pas des français un problème. Jouer la comédie c'est entretenir les autres dans leur conviction ou dans leur erreurs. Combien de clichés on fait tomber en deux minutes.

Je te mets ce petit lien de Malcom X en conclusion,
car il ne faut jamais être ni un esclave des champs ni un esclave de maison.

http://www.youtube.com/watch?v=IAgLORiZqcc

Felipe : Je pense qu'il te manque un élément indispensable pour comprendre pourquoi j'ai appelé mon blog "Maudit Français". Ça s'appelle "l'humour". Plutôt que de te fier à ce simple titre pour me connaître, je te suggère de lire mes billets.

J'ai bien compris que tu voulais faire de l'humour. Je pense que n'importe quel ... français au québec a compris ta très bonne blague. Écrire n'est pas une chose facile, mon commentaire doit se lire sur un ton "monocorde? ", comme je n'ai pas la plume de proust il faut te l'imaginer.

Ce que je te dis c'est que ton titre humoristique est entrain d'être un peu dépassé par la réflexion profonde qu'il y a dans tes billets.

Un blogue est libre, personnel, mais le tien parle au nom de plusieurs français puisque ton titre c'est maudit-français.com et qu'il sort presque en premier lorsque qu'on tape français au québec. Il est donc consulté -du moins en partie- par des français en quête de réponse (et des québecois aussi en quête de maudit français), qui cherchent des choses à partager à comprendre sur leur vie ici ...

Pour un résident d'origine française au Québec il y a deux blogues ou type de Blogues qui semblent représenter sa "communauté" en ce moment:

Ceux comme le tien. (les pas sûr mes respectueux)
Ceux comme immigrer-contact. (les ultras-fâchés)

Je trouve que c'est une belle opportunité pour moi de dire que je ne suis ni dans l'un ni dans l'autre.
Mais que les questions qui y sont soulevées me semble sérieuses. Et dans les deux cas elles sont les mêmes.

Sur immigrer-contact les gens sont complètements braqués, sur ceux comme le tien les gens sont en réflexion un peu inerte sur leur place dans cette société. Même si ton blogue montre ton engagement il souligne un état d'esprit que je trouve un peu triste (je dis pas que tu es triste). Maudit-français.com un jour il sera temps de passer à autre chose pour la communauté française: de passer de la contemplation béate ou du rejet à un investissement plus sérieux, honnête et intégré dans la société.

Depuis ses débuts, ce blog est avant tout un projet d'écriture. Je suis très content qu'il puisse amener des réflexions et des discussions passionnantes, mais je ne me sens investi d'aucune mission. Je ne parle qu'en mon nom propre. Je n'ai aucunement la prétention de représenter les Français ni de les défendre. J'ai déjà eu l'occasion de débattre avec les membres d'iC et je n'en ai rien retiré à part de l'agacement. Internet est assez grand pour que nous existions chacun de notre côté sans nous gêner. Par curiosité, que me proposerais-tu comme action concrète à part abandonner le nom de mon site ?

C'est l'aspect Français Au Québec que je voudrais différencier de Français Du Québec.

Je pense que de nombreuses personnes de "notre génération" permis d'étude, travail, RiP sont activement à la recherche d'une identité-place dans cette société.

Je pense que je suis en réflexion sur la création de quelque chose de mixte, non politique évidemment.

Comme pour les autres communautés, dénoncer concrètement les abus qui doivent l'être (On a le droit de se poser des questions sur l'intention de certains reportages, articles de presse) qui enferment nos concitoyens canadiens dans des aprioris.

Bref, faire quelque chose qui puisse aussi rappeler que fabrice luccini ne me représente PAS, ni le type qui est venue prendre une photo en skidou. Qu'on a plus les mêmes objectifs, la même vision. Montrer les entreprises, artisanats et notre engagement dans la société.

S'affirmer comme une vraie communauté québecoise. Sans agressivité.

Faut voir les idées.

Je te souhaite bonne chance dans ta démarche. Personnellement, je n'ai pas l'impression de chercher plus ma place dans la société au Québec qu'ailleurs. Il existe déjà des initiatives similaires à ce que décris telles que http://www.souriezvous.com/ ou http://unionfrancaise.ca/public/ . Je préfère cependant m'affirmer en tant qu'individu plutôt qu'en tant que membre d'une communauté. Plus je vieillis, plus je pense comme Brassens que le pluriel ne vaut rien à l'homme.

Merci pour les liens,

Mais je pense toujours qu'il faudra revisiter ce terme qui symbolise une idée dépassée:

La vague de français 2000, c'est une vague de Français-bannis, non plus maudit mais cannibalisé pour le payement... d'impôts. Et c'est bien correct comme ça.

Mais on ressemble plus à des Patchs 101... des Maudits Solvables...

Excellent la description de ce syndrôme. A l'époque dans mon entourage j'avais l'inverse : les gens qui refusent d'admettre la qualité d'un artiste parce que c'est "commercial". Le paradoxe ultime de gens qui ne comprennent pas que plus on plait au plus grand monde,plus on a de chances de percer. Bref...

Antoine de http://www.le-classico.com