S'installer dans un pays étranger nécessite souvent de réapprendre certains gestes de la vie quotidienne qui semblaient auparavant totalement anodins. Lors de mon premier séjour à Montréal, il m'a fallu ainsi quelques efforts pour comprendre comment traverser la rue.
Ma phobie des voitures m'a toujours conduit à éviter le comportement suicidaire des piétons parisiens se jetant presque sous les roues des Smarts ridicules dans le but de ne pas user leurs arpions en marchant jusqu'aux passages protégés. Il était totalement exclu que je renie mes principes dans ce nouveau milieu ou l'on trouve des routes à quatre voies en plein centre-ville.
Le nouvel arrivant à Montréal refusant de poser un panard en dehors des clous a toutefois peu de chances d'aller loin. Dans cette ville, seule une infime partie des endroits où l'on peut changer de trottoir se voit en effet signalée par un marquage au sol. Il est par conséquent indispensable de connaître la règle stipulant que les piétons doivent traverser aux intersections. A bien y réfléchir, c'est finalement assez logique puisque les automobilistes sont systématiquement contraints de ralentir dans ces zones afin d'éviter de s'imbriquer dans le véhicule d'un congénère.
Cette profonde révélation n'est toutefois pas suffisante pour croiser les rues en toute quiétude. Il faut en plus maîtriser toutes les subtilités du fonctionnement des feux de signalisation, d'un abord relativement hermétique pour le Limousin moyen.
Notons en premier lieu que, contrairement à la France, ces derniers ne sont pas placés sur le trottoir à côté de la voiture ou le piéton qui souhaite avancer, mais sur le bord opposé.

Le voyageur à pinces doit par ailleurs bien faire la différence entre trois types de feu différents.
Il y a d'abord le classique feu tricolore totalement dénué d'indications pour les piétons. Les personnes qui y sont confrontées doivent faire appel au schizophrène qui sommeille en elles et l'interpréter comme si elles étaient des automobilistes. Si le feu est vert pour les voitures allant dans la même direction qu'elles, elles peuvent également traverser.
On trouve ensuite le feu hyper-sophistiqué muni d'un voyant pour les piétons et d'un compteur. Contrairement au premier spécimen, il est avec lui fortement déconseillé de traverser la route quand le signal est vert pour les voitures. Il convient plutôt d'attendre patiemment l'apparition du petit bonhomme blanc qui donne le feu vert (comment ça, je complique ?)

Au bout de quelques secondes, le petit bonhomme blanc laisse sa place à une main orange clignotante, et le compteur se met à afficher à rebours le nombre de secondes qui restent aux retardataires avant de se faire aplatir par les conducteurs à l'affût, le pied posé sur la pédale d'accélération et la lèvre frémissante.

Le troisième type de feu est en fait une variante du second sans le compte à rebours. En présence de ce modèle, il est recommandé de traverser juste après l'apparition du bonhomme blanc, ou d'attendre le cycle suivant si ce dernier est déjà présent quand on arrive au bord de la rue. Généralement, le temps imparti est en effet à peine suffisant pour arriver de l'autre côté. Je soupçonne que ce type de feu soit l'un des engrenages d'un vaste plan destiné à résoudre le problème des retraites par l'extermination des grand-mères arthritiques.
Il reste bien sûr une ultime éventualité : le croisement sans feu. Dans ce cas, il suffit neuf fois sur dix de s'approcher du bord du trottoir pour que les automobilistes s'arrêtent pour vous laisser passer. Tout Parisien devrait aller au moins une fois dans sa vie à Montréal pour goûter ce spectacle fascinant et surréaliste.