Maudit Français

Mon doigt aux urgences

En faisant la vaisselle vendredi soir, j'ai joué involontairement les prolongations de spasm. Alors que je frottais énergiquement l'intérieur d'un verre dont la gueule était légèrement fendillée, un petit morceau triangulaire s'en est détaché, laissant une pointe acérée qui s'est copieusement enfoncée à la base de mon index droit. Mon doigt était bien entaillé, et j'ai regretté de ne pas disposer d'une caméra pour filmer le sang qui coulait à flot, ce qui m'aurait permis de postuler pour la prochaine édition du festival.

Pour arranger les choses, l'accident s'est produit vers 20h30, alors que le CLSC de notre quartier avait fermé depuis une demi-heure. Ne sachant pas si l'état de mon doigt nécessitait ou non une intervention, Io a appelé le 911 pour demander conseil. Son interlocuteur lui a immédiatement demandé de fournir notre numéro de téléphone et notre adresse, ce qu'elle a fait, tout en précisant qu'elle souhaitait simplement un renseignement. Au fil de la conversation, elle a toutefois réalisé que l'employé avait déjà commandé une ambulance. Contrairement à la France, où les agents du numéro des urgences peuvent rediriger l'appelant vers un médecin de garde s'ils jugent le problème peu grave, il semble que le 911 doive être utilisé uniquement si c'est une question de vie ou de mort. Io a heureusement réussi a annuler le taxi jaune qui m'était destiné.

Sur les conseils de l'agent du 911, nous nous sommes finalement rendus à l'Hôpital Général Juif de Montréal qui se trouve à vingt minutes à pied de chez nous. Nous habitons juste à côté de l'Hôpital Sainte-Justine, mais celui-ci est exclusivement destiné aux enfants. La première étape de notre parcours consistait à nous présenter dans la salle de tri des urgences. Une femme qui attendait déjà avec son mari nous a expliqué que nous devions prendre une fiche sur une petite étagère et l'insérer dans une sorte de pointeuse afin de conserver notre tour. Au bout d'une demi-heure, après m'être honteusement fait doubler deux fois par des malotrus au bord de la mort, j'ai pu faire admirer mon doigt à la docteure. Celle-ci a rempli une fiche et me l'a tendue avec une carte plastique portant le chiffre 8, qui m'a semblé être un numéro de tour.

Nous nous sommes ensuite rendus dans une grande salle dans laquelle attendait une vingtaine de personnes. Après avoir présenté ma carte de RAMQ et ma fiche au guichet des enregistrements je me suis assis avec Io, me doutant que je devrais au minimum attendre une bonne heure avant de pouvoir rencontrer un interne. Deux heures plus tard, nous avions eu l'occasion de voir passer plusieurs spécimens pathologiques et accidentels fort intéressants, mais on ne m'avait toujours pas appelé. J'en venais à me demander si ma blessure était si grave, ou s'il était possible de rentrer chez nous et improviser un pansement avec du scotch et quelques Kleenex. Par chance, ma plaie ne me faisait quasiment pas mal.

Vers 1h00, une infirmière a clamé mon nom. Elle nous a amenés, Io et moi, à une salle de soin où nous avons dû attendre encore une bonne demi-heure. L'infirmière est revenue nous voir, mais c'était juste pour nous demander de changer de salle, la notre devant servir à un autre patient (le mot prenant ici tout son sens). Elle s'est montrée à nouveau une demi-heure plus tard en disant qu'elle était vraiment désolée. Pensant qu'elle faisait allusion à notre attente et que l'on allait enfin me soigner, je lui ai répondu soulagé que ce n'était pas grave. En fait, elle s'excusait parce qu'elle devait à nouveau nous déplacer pour revenir à la salle précédente. Vers 2h10, un interne est toutefois venu s'occuper de moi. Après quelques injections d'anesthésie dans mon index, il m'a recousu en faisant quatre points de suture, ce qui prouvait au moins que je n'étais pas venu pour rien. L'opération a duré une vingtaine de minutes.

Je n'étais toutefois pas au bout de mes peines, car il fallait que j'attende qu'une infirmière me fasse une piqûre antitétanique (je ne me souvenais plus de la date de mon dernier rappel). Celle-ci s'est acquittée de cette tâche une demi-heure plus tard, et à 3h15 du matin, nous avons enfin quitté l'hôpital, plus de six heures après y être entrés.

Les personnes ayant le coeur assez accroché pour manger au KFC ou écouter un disque entier de Raphaël sans vomir peuvent admirer ma blessure de guerre.