Maudit Français

La guerre des francisations

En France comme au Québec, il existe des organismes publics chargés de défendre le français. Une de leurs nombreuses missions est de proposer des traductions officielles dans la langue de Molière pour remplacer les anglicismes, tous plus ou moins barbares. Dans la Belle Province, ce rôle est assuré par l'Office québécois de la langue française (OQLF). Créé le 24 mars 1961 et composé de huit membres nommés par le gouvernement pour au plus cinq ans, celui-ci gère notamment le site granddictionnaire.com, qui permet de prendre connaissance des termes officiels. Dans l'Hexagone, c'est la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), créée en 1989, et plus particulièrement la Commission générale de terminologie et de néologie (Cogeter) qui s'acquittent de cette tâche délicate. Elle est constituée de dix-neuf personnes. Le président est nommé par le Premier ministre, treize membres sont désignés par le Ministre de la Culture, et les cinq derniers en font automatiquement partie de par le poste qu'ils occupent (grabat perpétuel à l'académie Française ou des Sciences, etc.) Ces sommités publient régulièrement leurs nouvelles prescriptions linguistiques dans le Journal Officiel et proposent également un site pour consulter les traductions officielles.

Pour des raisons inconnues, il semble malheureusement que la Cogeter souffre en permanence d'un retard de plusieurs années par rapport à l'OLQF, du moins dans le monde de l'informatique. L'organisme français a par exemple proposé dans le journal officiel du 15 décembre dernier une traduction officielle du terme podcasting, alors que son homologue québécois avait déjà suggéré un équivalent en octobre 2004. Pire, alors que l'OQLF avait choisi d'utiliser le néologisme baladodiffusion, qui a selon moi le mérite de tenir en un seul mot et d'être facile à retenir, la Cogeter a de son côté opté pour le terme diffusion pour baladeur. On peut légitimement se demander s'il n'aurait pas été plus simple de reprendre directement l'expression proposée par le Québec, plutôt que de perdre deux ans de plus à pondre une si lourde périphrase. Il semble malheureusement que cette attitude soit totalement incompatible avec la haute estime en laquelle se tiennent les membres de l'organisme français. Cette arrogance est loin de plaire aux membres de l'OFLQ. Sur la page de granddictionnaire.com dédiée à la baladodiffusion, on peut ainsi lire que la traduction proposée par la France n'a pas été retenue en raison de "sa forme trop descriptive, plus difficilement implantable, de son inaptitude à produire des dérivés adéquats et d'une concurrence inutile avec le terme baladodiffusion, déjà utilisé par un grand nombre d'usagers du Québec et de la francophonie", ce que l'on peut traduire sobrement par '"on est tannés de ces crisses de maudits Français, ostie". Souvent, cet acharnement de la Cogeter à rejeter le travail de l'OFLQ confine vraiment au ridicule. En 1999, la première a ainsi proposé de substituer frimousse au terme smiley, alors que la seconde avait déjà suggéré le mot binette en 1995.

La Cogeter tend en outre à se spécialiser dans les périphrases interminables. Elle a par exemple proposé de traduire webmaster par administrateur de site (webmestre au Québec) et chat par dialogue en ligne (clavardage). Il me paraît pourtant évident que plus les mots que l'on nous proposera pour remplacer l'anglais seront longs et fatigants à prononcer, moins ils auront de chances d'être utilisés. La Cogeter ne se complaît toutefois pas uniquement dans l'allongement suicidaire des termes francisés. Elle opte parfois pour des traductions phonétiques d'une absurdité consternante. Elle a par exemple décidé de remplacer CD-ROM par l'ignoble cédérom dont la seule vue réveille le tueur psychopathe qui sommeille en moi. Heureusement, cette approche semble avoir été abandonnée. Je craignais déjà de devoir un jour envoyer mes images jipègue sur un serveur eftépé, et que mes amis soient contraints de taper une uèrel afin d'accéder à mon flux èrécesse.

Quand elle ne détruit pas les sigles, la transposition phonétique peut certes s'avérer pertinente. L'OQLF a par exemple proposé de traduire blog par blogue, qui a une forme plus française. Il était néanmoins inacceptable que la France prenne des leçons de français des petits Québécois, et la Cogeter a préféré préconiser le terme "bloc-note", que personne n'utilise. Je suis en outre très troublé par certains choix de traductions que des mauvaises langues pourraient qualifier de politiquement orientées. Alors que l'OQLF propose comme équivalent de hacker les termes bidouilleur (plus proche du sens initial) et pirate informatique (définition propagée par les grands médias), la Cogeter se contente du second sens et propose la traduction péjorative fouineur. Venant d'un pays à tradition répressive ayant voté la LCEN et la DADVSI, ce contresens n'est toutefois guère surprenant. Parfois, heureusement, la France reprend quelques termes québécois, comme courriel pour email. Dans ce cas précis, elle n'a toutefois pas pu s'empêcher d'ajouter son grain de sel en proposant de remplacer ce terme par Mél., lorsqu'on le fait par exemple figurer sur une carte de visite, afin de l'uniformiser avec l'abréviation Tél. (numéro de téléphone).

J'aimerais vraiment savoir si l'attitude de la Cogeter est avant tout dictée par l'incompétence technique de ses membres, ou seulement par l'idée incongrue que seule la France a son mot à dire sur l'évolution de la langue française. J'ai envoyé un mail courriel il y a plus de dix jours aux membres de cette institution pour qu'ils m'éclairent sur ce point, mais je n'ai pas encore obtenu de réponse. Ils doivent être trop occupés à chercher une traduction officielle pour useless.