Maudit Français

Grincements dedans

A peine deux semaines après avoir emménagé dans notre nouvelle demeure de la Côte-des-Neiges, Io et moi avons dû subir plusieurs fois par jour des séances de grincements inopportuns provenant de l'appartement du dessus. Ces bruits désagréables se propageaient sur la totalité du plafond, n'épargnant aucune pièce où l'on pourrait y échapper. Certaines fois, cela ne durait que cinq minutes, mais d'autres, la nuisance sonore ne s'arrêtait qu'au bout d'une demi-heure.

Au départ, ces craquements ont surtout éveillé notre curiosité. A quelle activité mystérieuse pouvaient bien s'adonner nos voisins pour générer un tel son ? Plusieurs de nos amis à l'esprit impur ont émis quelques hypothèses salaces, mais nous les avons prestement écartées. L'intervalle entre chaque craquement était si régulier, le rythme tellement précis qu'il ne semblait aucunement le fruit d'activités fortement condamnées par le pape en dehors des liens sacrés du mariage. Quand bien même ce serait le cas, l'ennui généré par une telle monotonie aurait fatalement conduit les protagonistes à se lasser, et finalement abandonner ces pratiques. Or, plus le temps passait, plus ces intermèdes bruyants revenaient fréquemment, commençant parfois à trois heures du matin.

Bien vite, nos interrogations ont laissé place à l'agacement, puis à une horripilation extrême. Pour nous, il ne faisait désormais aucun doute que nous étions victimes d'une espèce de stakhanoviste des abdominaux qui s'adonnait dans répit à de longues séances de rameur d'appartement. Cette personne devait vraiment avoir du mal à accepter son corps pour se livrer à cette activité avec tant d'opiniâtreté, à toute heure du jour et de la nuit. La compassion que nous ressentions à l'égard d'une personne à ce point esclave des apparences n'arrivait néanmoins nullement à contrebalancer l'exaspération qu'elle avait provoquée en troublant notre sommeil pendant plusieurs semaines.

J'ai fini par craquer un soir de décembre vers 23h, lorsque les couinements du plafond tant redoutés se sont manifestés une fois de trop. Abandonnant le clavier de mon MacBook, j'ai fermement gravi les marches qui mènent à l'étage supérieur, avant d'aller sonner chez notre voisin du dessus. J'essayais toutefois de respirer lentement afin de garder mon calme, d'une part parce que la personne n'avait pas forcément conscience du bruit qu'elle faisait, et d'autre part parce que sa ténacité laissait supposer qu'elle possédait des abdominaux en kevlar et les biceps à l'avenant. Deux bonnes raisons de ne pas se montrer agressif.

Alors que j'imaginais que j'allais tomber sur une réplique de Chuck Norris, c'est une femme d'une quarantaine d'années au regard étonné qui m'a ouvert sa porte. Sans avoir les mensurations de Pavarotti, elle ne collait pas vraiment à l'idée que l'on se fait d'une personne se livrant à des exercices de musculation intensive, pas plus que sont mari qui me regardait avec un air ébahi. Sachant qu'il ne faut pas se fier aux apparences, j'ai quand même essayé de tirer les choses au clair :

- Bonsoir, excusez-moi de vous déranger. J'habite dans l'appartement du dessous, et je me demandais si le bruit que nous entendons vient de chez vous

- Quel bruit ?

- Des grincements, comme si quelqu'un faisait du rameur.

Le couple semblait sincèrement ne pas savoir de quoi je parlais, et j'ai pensé que je m'étais trompé d'appartement. Cependant, mon interlocutrice a soudain eu l'illumination :

- C'est mon mari qui berce le bébé !

Si j'étais nouveau à Montréal, je me serais sûrement demandé si elle me prenait pour un idiot, mais je sais combien l'isolation phonique des logements peut être catastrophique. Heureux d'avoir enfin localisé l'origine de ce bruit irritant, j'ai donc gentiment suggéré a mes voisins de mettre un tapis sous le lit de leur progéniture, ce qu'ils ont accepté, puis j'ai pris congé en m'excusant une nouvelle fois de les avoir dérangés.

Heureusement que je ne me suis pas énervé après eux dès qu'ils m'ont ouvert.

J'aurais eu l'air malin.