Maudit Français

De la bise

Qu'elles soient françaises ou québécoises, de nombreuses personnes semblent penser que leurs cousins d'Outre-Atlantique ont une culture très proche de la leur, et que leur principale différence est de parler avec un accent bizarre. Cependant, cette illusion commence déjà à s'effriter lorsqu'une paire d'individus venant de chaque continent doit se dire bonjour. Deux hommes ne se tortureront certes pas trop l'esprit, et opteront naturellement pour une bonne poignée de main. Les deux autres cas de figures possibles (une femme rencontrant une femme, et une femme rencontrant un homme) impliquent toutefois de résoudre un dur dilemne :  doit-on ou non se faire la bise ? C'est une excellente question, et je vous remercie de me l'avoir posée. Bien que je ne dispose pas de statistiques précises pour étayer mes propos, je pense ne pas me tromper en affirmant que la majorité des français font la bise à tout les membres de leur famille proche. Je salue de cette manière mes parents, grands-parents, frères et soeur, mais pas le chat, car je suis allergique. Il est possible que cette pratique soit moins courante dans les très hautes sphères de la bourgeoisie où les enfants vouvoient leurs parents et où le père tutoie la bonne.

Dans le cercle des amis proches, l'usage veut que les filles se fassent la bise entre elles, ainsi que les filles et les garçons, mais pas les garçons entre eux. Il existe toutefois des garçons dont je fais partie qui font la bise à certains de leurs amis mâles sans que cela ne soit forcément révélateur d'un passé commun inavouable. Il arrive également que des collègues femmes ou de sexe opposé qui ont sympathisé ou qui travaillent dans une petite entreprise à l'ambiance familiale se fassent également la bise pour se dire bonjour. Cela reste toutefois assez rare, et je déconseille fortement aux Québécois arrivant en France de faire la bise à leur employeur potentiel lors de leur entretien d'embauche. D'après les témoignages que j'ai recueillis, il semble que les Québécois fassent surtout la bise à des membres de leur famille proche. Même dans ce contexte, il paraît moins fréquent qu'en France que deux hommes se disent bonjour ainsi. Il est également plus rare que des amis se fassent la bise, à moins qu'ils se connaissent depuis longtemps. Une grande partie des immigrés français au Québec étant concentrés à Montréal, beaucoup de Québécois de la région se sont habitués à voir des Français faire la bise à tort et à travers et se prêtent eux-mêmes à l'exercice. Il reste toutefois quelques barrières solides. Un couple d'amis nous a ainsi offert à Io et moi un cadeau il y a quelques semaines. Io leur a fait la bise à tous les deux pour les remercier (autre coutume française bizarre), mais je l'ai seulement faite à la fille. J'ai tout de suite compris que le garçon préfèrerait périr par les flammes que coller sa joue contre la mienne, et je me suis contenté de la bonne poignée de main virile. J'espère que ce petit résumé des us et coutumes québécois et français aura été autant utile aux uns qu'aux autres. Bien sûr, après avoir bien compris à qui l'on doit ou peut faire la bise, il reste deux interrogations angoissantes : "doit-on commencer par la joue droite ou la gauche ?" et "combien doit-on faire de bises ?". Ayant passé moins de deux ans à Montréal, je ne peux répondre pour les Québécois, pas plus que je ne peux répondre avec certitude pour la France, après y avoir vécu plus de trente ans.