Maudit Français

Bas-fonds

Dans de nombreux coins du monde, les Français pâtissent d'une triste réputation de grandes gueules prétentieuses se comportant dans les pays étrangers comme s'ils étaient en terrain conquis. Même si je rêve encore que ce portrait ne corresponde pas à la majorité de mes compatriotes, j'ai eu à maintes reprises l'occasion de constater que certains d'entre eux contribuent largement à entretenir ce préjugé par leur bêtise.

Il y a quelques années, j'ai dû passer deux jours à Berlin afin d'assister à un salon organisé par une grosse entreprise d'informatique. J'avais pour compagnons de voyage une demi-douzaine de journalistes travaillant pour des magazines professionnels de haut niveau, dans lesquels on explique aux décideurs pressés comment ils peuvent réduire leur TCO et augmenter leur ROI en misant sur les web services et l'out-sourcing tout en choisissant le logiciel d'ERP qui fournisse un système de provisioning on demand performant qui optimise le cash flow.

Le soir de notre arrivée, alors que nous étions dans l'autocar nous menant de l'aéroport à l'hôtel, j'ai compris que mon séjour allait être éprouvant. Nous étions en effet à peine entrés dans Berlin que mes camarades plumitifs s'amusaient à faire des blagues vaseuses sur l'ancienne occupation de la ville par les Soviétiques, histoire de montrer qu'ils avaient retenu le programme d'Histoire de leur troisième. Malgré leur médiocrité, ces propos faisaient beaucoup rire Ursule, la responsable de la communication de la société chargée de nous guider durant notre séjour. Je lui pardonnais cependant, pensant naïvement qu'elle agissait uniquement par conscience professionnelle.

Le lendemain, nous nous sommes présentés dans le hall du palais des congrès de Berlin où se déroulait le salon. Nous avons retrouvé notre nounou, qui expliquait à une hôtesse avec un manque de patience évident que le guichet presse était fermé et que nous avions absolument besoin de nos badges. L'hôtesse étant allemande et Ursule française, chacune s'exprimait dans un anglais hésitant, ce qui ne simplifiait évidemment pas la communication. Profitant que son interlocutrice n'était pas du tout francophone, Ursule a fini par lâcher un élégant "Mais elle est bouchée à l'émeri, cette connasse" qui ne me la rendit pas vraiment sympathique. Une collègue de l'hôtesse présente au comptoir d'à côté a répliqué fermement qu'elle comprenait très bien le français. Prise ainsi en flagrant délit, n'importe quelle personne intelligente se serait platement excusée en expliquant que ses mots ont dépassé sa pensée. Ursule a quant à elle continué à incendier les deux hôtesses, en tentant toutefois de modérer son langage.

Lorsque nous avons pu obtenir nos badges et entrer dans le salon, j'ai pensé que j'arrêterais enfin d'entendre des gens se plaindre. Je me trompais. Ursule et les journalistes ont en effet passé la journée à critiquer absolument tout ce qu'ils pouvaient : les sachets repas distribués à midi étaient infects, les salles d'exposition étaient mal indiquées, et, scandale suprême, le nom des conférences étaient annoncés dans les hauts-parleurs uniquement en anglais et en allemand. Même pas en français ! Je rappelle que nous étions à Berlin et que plusieurs dizaines de nationalité étaient ici représentées. Il semblait donc logique que la communication s'effectue dans la langue locale et dans la langue internationale.

Quand Ursule nous a proposé le soir même d'aller manger au restaurant, il m'a fallu beaucoup d'abnégation et de professionnalisme pour accepter ce qui allait fatalement être un calvaire. Nous avons trouvé un taxi et avons essayé laborieusement d'expliquer au conducteur où nous allions malgré la barrière de la langue. Pas longtemps. Au bout de quelques millisecondes, notre accompagnatrice s'est en effet à nouveau énervée. "Laissez tomber, il est mongolien, ce type !", s'est-elle soudain exclamée avant de partir à la recherche d'un chauffeur capable de s'abaisser à son niveau. Resté en plan avec deux journalistes, il m'a toutefois fallu un tout petit peu de patience pour que le mongolien en question comprenne où nous allions et nous amène sans encombre à destination. Durant ce court trajet, l'un de mes confrères a trouvé le temps de dire que "les Anglais sont des Allemands dégénérés" et qu'"ils sont les ennemis héréditaires de la France et font tout pour le rester" tandis que l'autre expliquait sans rire qu'il avait le droit de dire du mal des Allemands car une partie de sa famille était tombée au chemin des Dames. Quand je lui ai répondu que les Algériens pourraient en avoir autant à notre égard s'ils suivaient le même raisonnement, il m'a rétorqué que cela n'avait rien à voir et qu'on ne pouvait pas comparer des millions de morts à quelques centaines. Ursule est arrivée vingt minutes après nous au restaurant. Constatant qu'il n'y avait pas de pizzas à la carte alors que nous étions dans un restaurant italien, elle s'est écriée que les Allemands étaient vraiment cons. Ayant remarqué que tout le personnel du lieu comprenait le Français, j'ai prié intérieurement pour qu'elle se fasse à nouveau envoyer balader. Mais Dieu n'existe pas.

Le lendemain, nous devions retourner sur le salon afin de rencontrer un important responsable de la société organisatrice. Accompagné de mes camarades, qui contre toute espérance n'étaient pas morts de connerie durant la nuit, je suis donc arrivé dans un petit hall où une hôtesse nous a invités gentiment à la suivre jusqu'à notre interlocuteur. Derrière moi, j'ai alors entendu un journaliste murmurer à son collègue "T'as entendu comment elle a dit ça ? Ca faisait très 'tu viens chéri' !". Je lui ai jeté un oeil noir mais il n'a pas semblé en comprendre la raison. L'hôtesse nous a ensuite demandé de patienter un instant devant le bureau de son employeur, le temps qu'elle l'avertisse de notre arrivée. Mes collègues et Ursule se sont bien sûr indignés que l'on puisse faire attendre des gens de leur qualité :

- Quelle organisation de merde !

S'ennuyant ferme au bout de trente secondes, deux journalistes ont ensuite entamé une conversation d'une portée philosophique insoupçonnée :

- Je m'ennuie. J'ai envie d'un bar avec de jolies serveuses.

- Elle en met du temps. Qu'est-ce qu'elle fout ?

- Elle fait peut-être une gâterie à son patron, hein ! T'as pas lu son contrat !

Lorsque l'hôtesse est sortie brusquement et est passée devant nous en courant comme si elle avait oublié quelque chose, le niveau intellectuel est monté encore d'un cran :

- T'as vu ? Elle marche de travers, elle est sûrement partie chercher des Kleenex !

Le plus choquant était sans doute de voir Ursule rire de ces blagues carrément méprisantes pour le sexe auquel elle appartient, du moins en théorie. Finalement, l'hôtesse est revenue et nous a invités à entrer, ce qui a provoqué l'agacement de mes collègues et d'Ursule, indignés que l'on puisse presser des gens de leur qualité.

- Pffff, alors maintenant, il faut qu'on vienne tout de suite !

Après deux jours passés à entendre ainsi toutes les deux minutes une remarque raciste ou misogyne, je suis entré dans l'avion qui devait me ramener à Paris avec un certain soulagement. Malheureusement, un des journalistes s'est assis juste à côté de moi. Lorsque nous sommes passés avant le décollage devant un avion portant la marque Iberia, il m'a fait un clin d'oeil :

- C'est cet avion qu'on devrait prendre. Comme ça il y aurait des petites espagnoles à l'arrivée pour nous accueillir.

J'ai un instant songé à lui répondre que malheureusement pour lui, les Espagnoles avaient peut-être bon goût et que je n'étais pas dans la même misère sexuelle que lui, mais je me suis dégonflé. J'ai finalement réussi à dormir pendant tout le voyage afin de ne pas avoir à faire la conversation. Une fois que nous avons atterri et récupéré nos bagages, Ursule m'a proposé de me ramener chez moi en voiture. Dans un ultime élan diplomatique, j'ai accepté tout en sachant que j'allais regretter de ne pas utiliser le ticket Orly-Paris que j'avais déjà acheté. Devant l'ascenseur qui devait nous mener au parking souterrain, nous avons croisé un groupe d'adolescentes japonaises accompagnées de leur animateur. Visiblement paniqué, ce dernier appuyait fébrilement sur les boutons d'appel de tous les ascenseurs, sans se décider à en emprunter un. Ce comportement avait comme fâcheuse incidence d'empêcher de partir celui dans lequel nous venions d'entrer. Un journaliste qui profitaient également de la voiture d'Ursule s'est empressé de dire à celle-ci tout le mal qu'il pensait de cet énergumène. "Remarque, je le comprends, a-t-elle répondu d'un ton sec, avec les nouilles qui l'accompagnent". Bien sûr, absolument rien ne justifiait une telle critique à l'égard de ces jeunes orientales, mais pourquoi se priver d'un tel défouloir ?

Cet extraordinaire feu d'artifice de bêtise et de chauvinisme méritait bien sûr un bouquet final. Ce dernier s'est produit lorsqu'Ursule a dû aller payer le parking à un être humain, faute de monnaie à mettre dans le guichet automatique. Lorsqu'elle est revenue prendre le volant, elle était complètement hors d'elle. "Putain, je te jure, le mongolito, je lui demande une facture et il me sort un carnet à souche !". Là non plus, je n'ai pas compris en quoi le fait d'utiliser un carnet à souche pour faire une facture était infamant. J'en ai conclu qu'elle avait peut-être l'habitude qu'on lui fournisse ce document sur un parchemin dont la tranche est dorée à l'or fin. Je notais cependant que pour une fois, Ursule critiquait un Français, et non un étranger. Certes, il était noir, mais ce n'était sûrement qu'une coïncidence. Après un voyage qui m'a semblé interminable et durant lequel notre conductrice a successivement téléphoné avec son mobile au volant, grillé deux feux rouge et roulé à 140 km/h sur l'autoroute, c'est avec un grand bonheur que je suis descendu de la voiture plus tôt que prévu afin de continuer en métro.

Après avoir passé un séjour aussi éprouvant, avec des individus qui crachent sur tout ce qui n'est pas né dans le pays de Maurice Papon et Henri Désiré Landru, on vit difficilement la frustration de n'avoir pu hurler que les Français ne sont pas tous comme ça.