Maudit Français

Les virus ne passeront pas

Depuis des temps immémoriaux, je souffre d'une sorte de rhinite chronique se manifestant plus ou moins violemment selon les périodes. Si j'achetais encore des mouchoirs de marque Kleenex, il n'y aurait sans doute déjà plus de forêt boréale. Ce matin, le mal était particulièrement virulent. Je n'arrêtais pas d'éternuer et de me moucher. Au bout d'une heure à ce régime, le collègue avec lequel je partage une cloison de mon cubicle a fait le tour du pâté de bureaux pour venir me parler :

  • Visiblement, tu es trop malade pour venir travailler, m'a-t-il dit.
  • Non, ce n'est rien, lui ai-je répondu. J'ai tout le temps le nez pris.
  • Je dis ça parce parce que tu n'arrêtes pas de tousser et de te moucher, c'est des allergies, de l'asthme ?
  • J'ai toujours eu le nez sensible. Il y a peut-être beaucoup de pollution aujourd'hui.
  • En tout cas, je te souhaite bon courage parce que tu tousses beaucoup, a-t-il conclu avant de retourner à sa place.

Devenant avec le temps un expert en double-langage québécois, l'idée m'est venue que mon interlocuteur ne s'était pas déplacé pour compatir à mon triste état, mais dans le but de me transmettre un message. J'ai d'abord pensé que j'extériorisais trop bruyamment l'inflammation de mes muqueuses, et que ceci l'empêchait de se concentrer sur son travail. Pendant les minutes qui ont suivi, je me suis donc appliqué à me moucher, tousser ou éternuer le plus discrètement possible afin de ne point dépasser son seuil de tolérance sonore. Bien que je n'aie pas totalement écarté la première hypothèse, j'ai ensuite trouvé une autre raison qui aurait pu motiver sa visite : la lutte acharnée des Québécois contre les germes infectieux.

En France, les employés venant travailler malades comme des chiens suscitent souvent l'admiration de leurs collègues et de leurs supérieurs pour leur productivité et leur volonté de ne pas grever le budget de la sécurité sociale. Au Québec, ce genre d'individu semble plutôt considéré comme un vecteur de contamination. Cet hiver, ma chef d'équipe a ainsi convaincu plusieurs de mes acolytes malades de rentrer chez eux pour se reposer, en insistant sur le fait qu'il était inutile de provoquer une épidémie. En rejoignant leurs pénates, ces derniers ne risquaient d'ailleurs pas de passer pour des profiteurs se tournant les pouces aux dépends de la communauté, puisque les congés maladie ne sont pas rémunérés au Québec. La société pour laquelle je travaille soutient par ailleurs ce combat contre les bactéries en placardant dans les toilettes et dans les salles de repas des affiches expliquant comment se laver les mains avec un maximum d'efficacité.

On pourrait répliquer que cet acharnement contre les micro-organismes est sûrement propre à mon employeur et n'est pas représentatif du Québec. On retrouve toutefois cette préoccupation ailleurs. Lorsque l'on se rend chez un médecin généraliste ou spécialiste, il n'est par exemple pas rare de tomber sur un écriteau invitant les patients qui toussent à demander un masque à l'accueil. Encore plus fort, le CLSC de mon quartier dispose dans sa salle s'attente d'un espace clos spécialement réservé aux personnes ayant une maladie supposée contagieuse. La clinique de mon médecin traitant demande quant à elle aux visiteurs de laisser leurs chaussures à l'entrée de l'établissement et d'enfiler des espèces de chaussons en toile bleu clair qui me rappellent tellement l'hôpital que je préfère rester en chaussettes.

Et dire qu'avec toutes ces précautions, il y a encore des gens qui trouvent le moyen de tomber malade !