Maudit Français

Vanité

Un samedi à 23h.

Io et moi rentrons d'une soirée chez des amis dans un bus de la ligne 129. A l'arrêt situé peu après l'intersection de Jeanne Mance et René Lévesque, le véhicule accueille deux jeunes filles qui s'assoient juste derrière nous. D'après ce que je comprends, elles sont étudiantes en musique ou en musicologie à l'université du Québec à Montréal. La première parle rapidement sans jamais s'interrompre et présente l'horripilant tic de langage consistant à placer un ou deux "C'est comme" dans chacune de ses phrases. Elle explique à son amie combien elle trouve géniales les mélodies de Bartók, Bach ou Beethoven, poussant suffisamment sa voix pour qu'on l'entende à l'autre extrémité du bus. La seconde, plus effacée, tente laborieusement d'égaler la prestation scénique de son amie en acquiesçant à chacune des vérités qu'elle assène, glissant de temps à autre un terme technique afin de montrer qu'elle est à son niveau.

Comme toutes les grandes artistes, elles ne vivent que pour leur passion et sont forcément excessives dans toutes leurs paroles et attitudes. Elles ne peuvent endurer l'idée qu'une seule personne présente puisse ignorer qu'elles adorent la musique classique, ne vivent que pour elle. Visiblement soucieuses que ce culte ne nuise pas à leur statut de jeune, elles s'appliquent également à qualifier de "cools" ou "tripantes" des mélodies qui ont parfois plusieurs siècles. Un peu plus tard, elles expriment une sincère compassion pour un camarade de cours qui ne connaît pas cette sonate écrite par un sombre inconnu qu'aucun mélomane ne devrait ignorer, et se pâment en évoquant le concerto de trucmuche à la perfection si parfaite qui leur a procuré cette extase si extatique. Les artistes constituant une grande famille, elles évoquent également la pièce montée par leurs frères du département de théâtre qu'elles ont vu le mois dernier. L'une frémit à la pensée de cet ami comédien qui joue trop trop bien, tandis que l'autre disserte sur une comédienne, que c'est pas qu'elle joue mal, mais je sais pas.

Elles sont si jeunes mais sont déjà vieilles. Elles n'ont pas encore commencé leur carrière comme critique musical pour 24 heures ou chasseuse de pirate pour Vivendi, mais elles se comportent déjà comme des stars has been qui font des pieds et des mains dans les dîners mondains dans l'espoir qu'on les fasse signer comme professeurs pour la prochaine star académie. Le show arrive à son apogée lorsqu'elles se mettent toutes les deux à fredonner de leurs voix de cantatrices enrouées un air de violoncelle qu'elles vénèrent, tandis que ma blonde et moi souffrons silencieusement en maudissant chaque feu rouge.