Maudit Français

Histoire de file

À l'instar de leurs vieux amis anglais, les Québécois sont réputés dans le monde entier pour leur sacro-saint respect des priorités dans les files d'attente (la fameuse "ligne"), que ce soit devant l'arrêt d'autobus, la caisse des épiceries ou le guichet des administrations. Étant moi-même réfractaire à la méthode parisienne consistant à passer devant un maximum de personnes dans le but futile de gagner quelques minutes, j'ai pu me plier à cette exigence locale sans le moindre effort.

Il m'a en revanche fallu plusieurs mois pour assimiler quelques subtilités qui n'allaient pas d'elles-mêmes au départ. Contrairement à ce que j'avais pensé de prime abord, j'ai par exemple constaté que les personnes qui patientent sur les bancs ou dans les abris d'autobus situés en retrait sur le trottoir ne sont pas considérées comme faisant la queue. Ces dernières se placent en conséquence à la fin de la file lorsque le véhicule espéré arrive, même si elles attendent depuis plus longtemps que les autres. Une loi tacite plus étrange semble autoriser les vieillards à passer devant tout le monde sans besoin d'en faire la requête ou de formuler les moindres excuses ou remerciements.

À moins d'appartenir à la catégorie sus-citée, l'individu qui a le malheur de commettre un crime de lèse-file d'attente doit s'attendre à affronter une masse de regards hostiles, voire quelques propos désobligeants de leurs compagnons de voyage sur le thème du respect des règles et d'autrui. Il y a quelques temps, j'ai été témoin d'une scène hallucinante confirmant ce culte de l'ordre séquentiel.

Alors que j'avançais en file indienne avec de nombreux autres passagers vers l'entrée d'un bus qui venait de nous ouvrir ses bras, quatre personnes forcément plus pressées que les autres ont eu l'idée extravagante de pénétrer dans le véhicule par la porte de derrière, habituellement réservée uniquement à la sortie. C'était sans compter sur la vigilance de Super-Chauffeur qui s'est immédiatement manifesté :

"Merci de ne pas passer par derrière mais de faire la ligne comme tout le monde. Reste quatre personnes à descendre !"

J'ai un instant cru mal comprendre le but de la dernière phrase, mais mon interprétation s'est révélée exacte lorsqu'au bout de quelques secondes d'un silence gêné, un des voyageurs fautifs s'est finalement décidé à descendre du bus pour réintégrer la ligne.

"Reste trois personnes à descendre !", s'est alors exclamé Super-Chauffeur.

Il a ainsi continué son décompte jusqu'à ce que chaque contrevenant ait quitté le bus après un délai dépendant de son aptitude à résister à l'humiliation publique et de son espoir que son tortionnaire abandonne.

L'ordre divin ayant repris ses droits, le preux chevalier de la STM a finalement bouclé la boucle en criant :

"Bon, maintenant, ceux qui sont à l'avant du bus, merci de vous diriger vers l'arrière. Apparemment, il y avait assez de place pour quatre personnes".