Maudit Français

Suis-je bien intégré ?

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Une question qui hante souvent les habitants d'un pays qui accueille des immigrants est "arrivent-ils à bien s'intégrer ?" En tant que Français installé au Québec depuis plusieurs années, j'ai pensé qu'il serait intéressant de faire un bilan de la situation dans mon propre foyer.

J'ai commencé par poser la question au chat. Il m'a répondu qu'il pensait que oui, malgré le voyage éprouvant dans la soute de l'avion et le changement de marque de croquettes. Évidemment, il ne ne me l'a pas dit comme ça, mais dans son langage de chat. C'est à dire avec un style ridiculement ampoulé rempli de métaphores lourdes et d'oxymorons inutiles.

J'en ai ensuite parlé à ma blonde qui m'a rétorqué qu'elle ne se sentait pas plus ou moins intégrée qu'ailleurs. Cette réponse qui m'a d'abord laissé soupçonner qu'elle me cachait des origines normandes s'est finalement révélée assez proche de ma propre vision des choses.

Comme tous les mots chéris des politiciens, "intégration" est en effet un terme très vague qui peut être interprété de mille et une manières différentes, augmentant d'autant le nombre potentiel d'électeurs susceptibles d'adhérer aux discours dans lesquels il est utilisé. Il semble toutefois y avoir un consensus sur certaines conditions nécessaires pour qu'un immigrant puisse obtenir ce qualificatif.

La première est d'assimiler les références sociales, culturelles et historiques du pays de destination. Sur ce point, je pense que j'ai fait beaucoup de progrès. Je ne demande plus aux personnes m'expliquant qu'elles étaient présentes aux évènements de Polytechnique si c'était un bon festival et j'arrive même à comprendre les blagues sur Anne-Marie Losique.

La deuxième est de s'impliquer à tous les niveaux dans sa société d'accueil. Je pense que là aussi, je m'en sors plutôt bien. J'ai trouvé un travail intéressant où mes compétences semblent appréciées, j'ai une vie sociale très riche et je contribue à la santé financière des entreprises de mon nouveau pays en acceptant les tarifs abusifs de Bell.

La troisième est d'adhérer aux grandes valeurs et à la vision du bonheur qui dominent dans le pays d'accueil. Là, j'avoue que c'est loin d'être parfait. Alors que les politiciens, les grands médias et une bonne part de la population estiment que nous sommes sur terre pour gagner beaucoup d'argent, faire des enfants et devenir propriétaire de son logement, je m'obstine à vouloir travailler à temps partiel, refuser de me reproduire et laisser mon bailleur déneiger mon entrée. Penser de même à 35 ans, c'est sûrement pas normal.

Ce qui me rassure, c'est que je ne me sentais pas complètement intégré en France pour les même raisons.