Maudit Français

L'alevaropédie, ce mal méconnu

En vivant au Québec, j'ai découvert l'existence d'une affection pénible avec laquelle de nombreux Montréalais sont obligés de composer au quotidien : l'alevaropédie.

Du préfixe grec "a" qui marque la négation et des mots latins "levare" et "pedis" qui signifient respectivement "lever" et "pied", l'alevaropédie désigne la difficulté ou l'incapacité totale d'un individu à décoller ses pieds du sol lorsqu'il est en position assise.

Bien qu'elle puisse paraître anodine, cette pathologie a des conséquences néfastes sur la vie professionnelle des personnes qui en sont atteintes. Leur inaptitude à actionner la pédale d'une grosse caisse ou d'une charleston leur ferme par exemple à jamais la profession de batteur. Leur vie affective en subit également de fâcheuses conséquences. Il leur est en effet impossible d'attirer l'attention de l'être convoité en lui faisant du pied à table sans risquer de lui coincer les orteils sous leur semelle.

Mais c'est sans aucun doute au volant que l'alevaropédie s'avère le plus problématique. Lorqu'un automobiliste touché par ce mal tourne à une intersection alors qu'un piéton traverse la rue où il veut s'engager, il se voit dans l'incapacité de lever complètement le pied de l'accélérateur. Sa voiture continue par conséquent à avancer inexorablement en direction du quidam qui se sent obligé de presser le pas vers le trottoir d'en face de peur de se faire renverser.

Les quelques désagréments et frustrations vécus par les gens atteints d'alevaropédie sont sans commune mesure avec le stress et l'irritation qu'elle provoque chez les milliers de Montréalais qui manquent chaque jour de passer sous leurs roues. Bien qu'elle soit moins grave que la piétocécité qui frappe de nombreux automobilistes parisiens, il est urgent que les pouvoirs publics s'y intéressent enfin. La municipalité de Montréal pourrait par exemple lancer une campagne d'information spécialement ciblée vers ces malades plutôt que de se limiter à expliquer aux piétons qu'il faut traverser à la lumière blanche.

Faute de volonté politique, trop de questions restent en suspend concernant cette pathologie. Pour quelle raison se manifeste-t-elle chez l'automobiliste uniquement quand c'est un piéton qu'ils risquent de percuter et non une voiture ? Est-elle attribuable à une surconsommation de poutine ou de viande fumée ? Comment réagissent les personnes qui en sont affectées quand elles se trouvent dans la position du piéton ? La seule conclusion à laquelle sont arrivés les rares chercheurs qui se sont penchés sur l'alevaropédie est que ses manifestations peuvent dépendre de stimuli extérieurs. Des études en laboratoire ont ainsi démontré que le rayage de carrosserie, l'usage d'invectives ou l'administration de poing dans la gueule était susceptible de réduire sensiblement les symptômes.

Partisan d'une certaine éthique médicale, je rechigne à appliquer ce traitement radical sur les malades sans leur consentement. Néanmoins, je ne suis pas sûr de pouvoir me retenir encore longtemps.