Maudit Français

SOS amitié

Comme tous les immigrants, les Français qui viennent s'installer au Québec sont souvent obligés de reconstruire leur réseau social à partir de zéro. Je n'évoque pas ici l'obsession de certaines de mes connaissances de remplir leur carnet d'adresse d'individus susceptibles d'accélérer leur ascension sociale et leur visibilité professionnelle, mais bien du besoin de trouver des amis avec qui l'on peut aller boire une bière sans avoir à se cogner sept heures d'avion.

Je suis conscient d'avoir été particulièrement chanceux dans ce domaine. Malgré ma personnalité asociale à mi-chemin entre Gaston Lagaffe et Hannibal Lecter, j'ai réussi à tisser des liens suffisamment forts lors de mon programme d'échange universitaire pour qu'il en reste quelque chose à mon retour comme immigrant. Depuis, j'ai sympathisé avec de nombreuses autres personnes, et j'ai aujourd'hui suffisamment d'amis au Québec pour boire plus de bières que mon foie ne saurait tolérer.

Bien que la plupart des immigrants français que j'ai pu croiser aient également une vie sociale bien remplie, j'en ai plusieurs fois entendus se plaindre de ne pas avoir d'amis québécois. Je suis toujours surpris par cette affirmation. Selon mon lexique, un Québécois est en effet une personne qui vit au Québec. Il est donc inévitable qu'une partie des personnes avec qui ces expatriés font la bringue réponde à ce critère, à moins qu'ils se limitent à fréquenter des touristes et des bons joueurs de hockey.

En mettant de côté ma fausse naïveté irritante, il m'est certes facile d'admettre qu'ils regrettent surtout de ne pas compter parmi leurs intimes des natifs québécois, voire des Québécois des souche, pour reprendre l'expression pittoresque des bûcherons. Bien que ma feinte innocence pénible me pousserait à mettre en doute l'utilité de fixer des quotas ethniques pour ses propres amis, je comprends en partie cette déception. Il peut être difficile pour un immigré de se sentir intégré dans un pays s'il n'arrive à se faire que des compatriotes comme amis. Les plus paranoïaques ressentent cette situation comme un rejet de leur personne. Les plus masochistes culpabilisent de leur incapacité à s'ouvrir aux autres cultures, tel le vacancier qui quitte son hôtel à Djerba après une semaine de séjour sans avoir parlé à d'autres Tunisiens que le serveur du bar.

Je trouve néanmoins qu'il est erroné d'en conclure que les Québécois sont racistes (ou du moins, plus racistes que les Français). Le communautarisme est un des travers les plus fréquents de la nature humaine et il n'est pas nécessaire de changer de pays pour en constater les effets. Lorsque j'ai quitté la ville de Blois, que j'ai transfigurée en y passant mon enfance, afin de continuer mes études à Paris, j'ai eu énormément de mal à me lier avec des natifs franciliens. La plupart de mes amis étaient blésois comme moi, rémois ou poyaudins. Seules mes techniques de chasse ancestrales m'ont permis d'apprivoiser quelques Beauvillésois, Garennois et Bellifontains farouches à force de longues années d'embuscade.

Les immigrants français qui se sentent comme des parias parce qu'ils n'ont pas d'amis pure laine semblent par ailleurs ignorer qu'ils interagissent au quotidien avec des dizaines d'entre eux, que ce soit en travaillant avec une collègue montréalaise, en commandant un sandwich à un vendeur originaire d'Abitibi ou en bénéficiant des services d'une danseuse de Sainte Hyacinthe. Et surtout, je n'arrive pas à comprendre l'attitude consistant à refuser à tout prix de se mêler à des compatriotes ou à d'autres expatriés, comme si cela augmentait la probabilité de se faire des amis québécois. En plus d'être inefficace, c'est sans doute la meilleure méthode pour ne pas avoir d'amis du tout.