Maudit Français

Imprégnation

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Crédit illustration : Steve Harris

Lorsque j'ai annoncé à mes connaissances que je partais m'installer à Montréal, plusieurs d'entre elles m'ont averti que je risquais de prendre l'accent local. Malgré mon scepticisme initial, je dois avouer que ma façon de parler a changé au fil des années, même si cela m'a pris plus de temps qu'à Coeur de pirate pour prendre son accent français.

Pour commencer, j'ai dû repérer les nombreux faux amis qui existent entre le français de France et celui du Québec afin d'éviter des malentendus. J'ai notamment appris à ne plus utiliser le mot "gosse" pour désigner un enfant et à ne pas me sentir menacé lorsqu'un Québécois me promet de me faire goûter un plat vraiment écoeurant. Il m'a fallu du temps pour utiliser tous ces mots dans un sens différent de celui qu'ils ont dans ma langue maternelle, mais c'est tout naturellement que j'emploie aujourd'hui le mot "chaudron" pour désigner une casserole, "cartable" pour un classeur ou "journaliste" pour Céline Galipeau.

Je ne suis pas surpris d'avoir acquis par immersion de nombreuses expressions typiques de la Belle Province. Après plusieurs années sur les lieux, il est normal que je traite plus spontanément le distributeur de publisacs ignorant ma pancarte "Pas de circulaire" de gros cave plutôt que de pauvre con, et ceci juste dans ma tête puisque je me suis également adapté à la coutume locale d'évitement des conflits. Je suis par exemple surpris d'observer des modifications dans les structures de base de mon langage, comme utiliser l'expression "par exemple" à la place de "par contre". Encore plus troublant, j'ai remarqué que depuis quelques temps, j'ai tendance à prononcer "toute" le mot "tout" sans qu'une liaison ou un féminin ne le requière.

Il serait néanmoins illusoire de penser que mes québécismes me permettent de tromper plus de deux nano-secondes un pur laine sur mes origines. Ils sont juste suffisants pour que mes compatriotes se gaussent de l'accent et des expressions étranges que j'ai prises, ou pire, me soupçonnent de les utiliser ostensiblement par pur snobisme.

Enfin, du moment que je ne parle pas d'"aréoport", c'est correct.