J’aimerais dans ce billet vous faire part d’un côté obscur de ma personnalité, tout en prévenant les amateurs de croustillant qu’ils risquent d’être déçus : Je pense être atteint d’une variante migratoire québécoise du syndrome du chanteur commercial. Commençons par décrire la version générique de ce mal étrange à l’attention des personnes qui ne la connaîtraient pas, ce qui n’aurait rien de surprenant puisque je viens à peine d’en inventer le nom. Le syndrome du chanteur commercial, donc, se manifeste principalement à l’adolescence. Durant cette période, il arrive que l’on s’entiche d’un chanteur ou d’une chanteuse totalement inconnue, avec laquelle on se sent en si parfaite harmonie que l’on est capable d’écouter n’importe lequel de ses albums en boucle huit fois de suite sans attraper la migraine. À force de scruter dans les médias le moindre entrefilet faisant référence à notre idole et d’être confronté aux moqueries des ignares incapables de reconnaître son génie, on acquiert rapidement le sentiment d’avoir développé avec elle une relation privilégiée, voire intime. Or, il arrive qu’en raison de son talent ou de celui de son gestionnaire, le chanteur en question sorte de l’ombre, vende des tonnes de disques (pardon, mp3) et devienne le chéri des médias. Alors que l’on devrait se féliciter qu’il accède enfin à la notoriété qu’il mérite, on vit le plus souvent ce changement comme une trahison. On ne supporte pas que notre idole accepte soudainement l’amour de milliers de fans de la dernière heure qui ne savaient même pas qu’elle existait au moment où nous achetions son premier album qu’elle avait enregistré avec Garage Band dans sa salle de bain. Le réflexe courant dans ce genre de situation est alors de rejeter l’artiste au prétexte qu’il s’est corrompu et est devenu un chanteur commercial, manière de se cacher que c’est surtout le changement de public qui nous dérange. Mon immigration au Québec présente de nombreuses similitudes avec ce phénomène. Elle part d’un coup de foudre pour la Belle Province et il a fallu que j’investisse beaucoup de temps, d’énergie et d’argent pour pouvoir m’y installer. Alors que je pensais vivre une aventure personnelle, intense et originale, j’ai sans doute été inconsciemment vexé de constater que des dizaines de milliers de français ont fait ou s’apprêtent à faire la même démarche que moi, à tel point qu’on se demande s’il restera encore des Français en France dans dix ans. C’est pourquoi mon propre syndrome du chanteur commercial se manifeste ponctuellement par des petites pensées ou sentiments irrationnels, non pas envers le Québec, mais envers les autres Français qui y vivent. Il m’arrive par exemple d’être irrité simplement d’entendre des gens parler avec l’accent parisiens dans les rues de Montréal. Lorsque des compatriotes me font part de leur volonté de s’installer de l’autre côté de l’Atlantique, je me surprends parfois à douter de la pureté de leurs intentions ou de leur capacité à s’intégrer. Lors des crises les plus violentes, j’en viens même à déduire automatiquement qu’une personne qui a coupé la ligne d’attente devant le bus est forcément française. L’observation m’a prouvé que je n’étais pas le seul immigré à avoir ces pensées gênantes et qu’elles ne touchaient pas uniquement les gens qui s’installent au Québec. Il semble que l’être humain ait une tendance naturelle à rejeter son ancienne communauté sitôt qu’il en rejoint une nouvelle. Lors de la catastrophe de Fukushima, on a ainsi vu des Français vivant au Japon vilipender leurs compatriotes qui revenaient en masse dans leur pays d’origine au lieu de profiter d’une radiothérapie gratuite, leur reprochant de ne pas partager leur amour inconditionnel pour leur terre d’accueil. Plutôt que de nier ou de culpabiliser de ces idées impures, j’essaye de les repérer systématiquement, de me démontrer qu’elles sont absurdes, et surtout, de m’arranger pour qu’elles n’influent pas sur mon comportement avec autrui. J’espère que cela m’évitera de finir comme certains compatriotes qui, sous prétexte de leur immense expérience, se permettent de dicter aux nouveaux arrivants où ils doivent habiter et scolariser leurs enfants, applaudissent aux mesures les plus choquantes du gouvernement canadien ou québécois, allant jusqu’à soutenir les discours démagogiques anti-Français de certains journalistes et politiciens, faisant preuve d’autant de masochisme qu’un immigré en France qui vote Lepen.