Maudit Français

Nouvelle drague

Mes plus fidèles lecteurs se souviennent que je suis arrivé comme résident permanent au Québec en compagnie de ma conjointe française (et de son chat, mais ce n’est pas mon point). J’ai souvent entendu dire que l’immigration avait pour effet de briser les couples dans les cinq années suivant leur arrivée. Je peux fièrement réfuter cette idée reçue, puisque le mien s’est brisé au bout de sept ans.

Je ne m’attarderai pas sur les détails de cette rupture, déjà abondamment documentée par mon ex-conjointe sur Facebook. Ma nouvelle vie de célibataire m’a cependant permis de découvrir un concept québécois inconnu des Français : la fréquentation.

Si on fait abstraction des one-night stands (poétiquement appelés « coup d’un soir » dans mon pays d’origine), un Français a tendance à se considérer en couple dès les premiers contacts de muqueuses avec une personne consentante. Même si la liaison ne date que de quelques jours, il n’hésitera pas à présenter la fille à son entourage comme sa « copine », et à dire qu’il « sort » avec elle. Cela ne signifie pas qu’il s’engage à long terme (le premier « je t’aime » ou une grossesse accidentelle entre catholiques intégristes étant plus impliquante), mais plusieurs choses sont assumées par défaut, notamment le désir de rester ensemble et la fidélité.

Au Québec, deux personnes qui commencent une relation sentimentale ne « sortent » pas ensemble, mais se « fréquentent ». Une distinction qui, au contraire de « PQ » et « PLQ », ne se limite pas au vocabulaire. La fréquentation est un genre de période d’essai de longueur indéterminée et révocable sans préavis, durant laquelle on apprend à se connaitre sans trop se promettre, un peu comme un abonnement à Netflix, mais en pas mal plus cher. Bien que les règles du jeu durant cette phase paraissent limpides dans la tête des Québécois, il en existe autant de variantes que pour la crapette bulgare. La question de la fidélité est par exemple assez nébuleuse. Certaines personnes m’ont dit que la relation était exclusive dès le départ, tandis que d’autres m’ont affirmé qu’il était acceptable d’aller voir ailleurs en absence de discussion sur le sujet. Le fait que les filles soient plus enclines à défendre la première hypothèse et les gars la seconde n’est probablement qu’un artefact statistique.

Une autre question à laquelle je n’ai pas eu de réponse claire est sous quel titre on présentait une personne que l’on fréquente à ses amis, les termes « chum » et « blonde » étant réservés à une personne avec qui on est officiellement en couple. Une solution consiste à dire : « Je vous présente Isabelle », à condition que la fille s’appelle Isabelle. Une autre, très populaire, est tout simplement de ne pas présenter la fille à ses amis tant que la relation n’est pas sérieuse, ce qui expliquerait pourquoi certains de mes amis québécois ne m’ont présenté aucune des multiples conquêtes dont ils se vantent.

Mais la question qui me tarabuste le plus est : par quel processus les Québécois passent-ils du statut de « fréquentation » à « couple officiel, avec trois enfants, condo et vingt ans de dettes » ? Au bout de combien de jours (ou de nuits) doit-on tenter l’officialisation ? Est-ce qu’on call un meeting ? Est-ce que le ministère de la Famille fournit des formulaires types « Veux-tu être mon amoureuse ? Coche oui ou non. » Est-ce que ça implique le sacrifice d’un animal domestique ? En France, on doit avoir une discussion malaisante quand une relation ne marche pas. Au Québec, on dirait qu’elle est nécessaire quand ça marche bien. C’est très perturbant pour un Français ; en tout cas pour un Français perturbé tel que moi.

Peut-être que je généralise trop. Il est difficile de savoir si ces différences culturelles sont réelles, ou si elles sont juste issues de mon cerveau de préquarantenaire qui ne sait plus comment fonctionnent les débuts de relations. Si vous avez une idée sur le sujet, n’hésitez pas à m’en faire part en commentaire.