Maudit Français

Réponse à Fred Savard

Cher Fred Savard,

Je viens d’écouter ta chronique de samedi dernier, concernant l’article du magazine l’Express sur les immigrés français à Montréal, pour lequel j’ai été interviewé. Je m’excuse de ne pas réagir plus tôt, mais j’ai passé toute ma fin de semaine à coloniser des peuples sans défense et à me languir des conquêtes napoléoniennes.

Au risque de passer pour un ingrat auprès de la journaliste qui m’a momentanément sorti de l’anonymat (qui d’ailleurs me convient très bien, merci), j’avoue que j’ai aimé la manière dont tu as tourné en dérision les stéréotypes dont elle a abusé dans son article. C’est toujours cute d’entendre un humoriste québécois tenter d’imiter les Français avec des expressions comme « Taratata ! » ou « Ça fout les jetons », qu’on n’utilise plus depuis la chute du mur. Et là, je parle du mur de la forteresse d’Alésia lors de la défaite de Vercingétorix.

J’ai moins apprécié la partie où tu t’en es pris violemment à moi sans la moindre argumentation. Je ne m’attarderai pas sur le passage où tu ironises sur mon blogue et son audience quotidienne de 100 visiteurs. Tu peux te le permettre. Dans tes chroniques pour TV5, il t’arrivait de dépasser les 150. C’est plutôt celui où tu as tenté de me faire passer pour un Français arrogant et hautain que j’ai trouvé blessant. Car oui, tu m’as blessé, mon Fredounet.

À ta décharge, tu ne pouvais pas savoir que les journalistes de l’Express ont la mauvaise habitude de réécrire les propos des gens qu’ils interviewent avec des phrases ridiculement alambiquées, afin que leurs lecteurs se sentent intelligents. Mes paroles n’ont pas échappé à cette moulinette de la réécriture, qui pourrait rendre les œuvres Fred Pellerin aussi insupportables que celles de Mathieu Bock-Côté.

Par exemple les phrases anodines (de mémoire) :

« Je comprends pas les Québécois qui ont peur de se faire assimiler par les Français. Les autochtones ont plus de soucis à se faire. C’est la presse qui exagère les choses pour vendre du papier. »

sont devenues sous la plume de la journaliste:

« Pourquoi y en aurait-il trop [de Français] ? Le fantasme de la pureté culturelle québécoise fait les choux gras d’une certaine presse qui pointe des microphénomènes et ignore les autres. Les Autochtones du Québec ont plus de soucis à se faire sur leur assimilation culturelle que les Québécois “pure laine” comme on dit ici ! »

Mon ti Fred, je comprends que ces phrases aient pu t’irriter suffisamment dans leur forme pour que tu t’abstiennes de les commenter sur leur fond. Si je les avais vraiment prononcées, je serais mûr pour me tirer une balle, ou pire, entrer à l’Académie française. Mais il faut que tu me croies quand je te dis que pas une seule fois dans ma vie je n’ai prononcé le mot « microphénomène », pas plus que je n’ai commandé des fèves au lard avec des french fries. Ça nous fait un point commun.

Ne sachant pas que mes phrases avaient été transformées, tu avais le droit de me donner le rôle du Français avec la tête encore plus enflée que celle d’Éric Zemmour. Cependant, il y a deux petites choses qui me chicotent. La première, c’est que bien que je sois la seule personne interviewée dont tu aies mentionné le nom, tu as oublié de donner celui de mon blogue. Cette omission fait qu’aucun auditeur ne peut aller le voir pour se faire une seconde opinion. Personne ne saura orthographier correctement mon maudit nom de famille dans Google. Si j’avais mauvais esprit, je dirais que c’est volontaire. Le titre « mauditfrancais.com » témoigne d’un sens de l’autodérision qui ne colle pas au rôle de gars désagréable que tu voulais me faire endosser. Par ailleurs, j’aurais aimé que tu en lises quelques billets pour te faire une opinion plus juste de moi. Ou, au moins, que tu demandes à un recherchiste de te faire une synthèse. Je sais que tu as déjà des milliers de courriers de fans du monde entier à lire, en tant que poids lourd international de l’humour francophone.

La deuxième chose qui me tracasse, c’est que deux ou trois témoignages agaçants, mais probablement déformés te suffisent à blaster la totalité des Français. C’est vraiment décourageant de t’entendre dénoncer tous les stéréotypes véhiculés par les habitants de l’hexagone sur les Québécois, puis faire deux fois pire ensuite, en ajoutant l’insulte. Il n’y a guère que mes compatriotes que l’on peut bicher ainsi sur Ici Radio-Canada Première sans invoquer les gardiens de la rectitude politique. Pas sûr que t’aurais eu autant de guts avec les sikhs ou les Haïtiens. Pis nous ramener l’argument de Marine Le Pen, je te le dis en bon québécois : c’est vraiment une cheap shot. Balaye donc devant ta porte, cousin, il reste des bouts de charte.

Mais tu sais, mon Fredou didou. C’est pas grave. Tu as tout à fait le droit de penser que tous les Français sont des trous de cul. Je ne vais pas te traiter de francophobe, ni te dire que tu es "unfair" (où as-tu entendu ça?). Ça a l’air de te faire trop plaisir, un peu comme le douche bag fier de se faire traiter de macho. Non, la chose que je voudrais te demander, c’est : « Où vas -tu chercher les Français arrogants qui t’énervent tellement ? »

J’ai de nombreux amis français à Montréal. Tous sont de bons vivants qui se plaignent rarement, et vivent des petits plaisirs de la vie : aller au cinéma, se faire de nouveaux amis quelle que soit leur nationalité, et se reproduire (parfois avec des Québécois). Et tu sais pourquoi? Parce que ce sont des gens suffisamment ouverts aux autres cultures pour aller vivre dans un pays où ils ne sont pas nés. Certes, en arrivant, certains d’entre eux avaient quelques préjugés absurdes, comme « Je vais voir des caribous », ou « les Canadiens sont respectueux de l’environnement », de même que certains Québécois pensent que Paris est une ville romantique où même les rats d’égouts savent parler d’amour. Mais ils préfèrent s’adapter plutôt que chercher dans l’Express un article pour confirmer leur vision simpliste du monde.

Il est incompréhensible qu’avec autant de Français curieux, ouverts d’esprit et sympathiques qui vivent à Montréal, tu ne croises que les aigris, les arrogants et les bornés. La seule explication qui me vient est le vieil adage « Qui se ressemble s’assemble. »

J’en ai déjà trop écrit, conformément au stéréotype du maudit français incapable de fermer sa gueule. Il faut cependant que je conclue par cette mauvaise nouvelle : nous sommes un certain nombre à rester plus de sept ans. Personnellement, j’entame ma neuvième année, et je n’ai aucune envie de partir. J’aime cette ville, j’aime ce pays, et j’aime ses habitants. Personne ne pourra m’empêcher de me sentir ici chez moi, pas même un ancien Zapartistes qui a mal tourné. En revanche, tu peux te réjouir d’avoir peu de chances de me croiser sur le Plateau. Je m’y promène rarement, et je fais partie de cette plèbe qui vit dans Hochelaga.

Bien à toi,

Ton obscur Yann Rocq