Maudit Français

Adieu illusions

Chère Géraldine,

Mon ami Alexandre vient de m’envoyer ton billet Facebook, intitulé "Adieu France", qui fait le buzz en France et au Québec.

Dans ce texte, tu annonces ton départ imminent pour Montréal, où tu vas t’installer avec ton conjoint et tes quatre enfants. Tu justifies votre décision par un acharnement du gouvernement français et de certains de tes compatriotes. Une attitude qui témoigne selon toi d’un mépris des entrepreneurs et d’une jalousie de la réussite.

Je partage ton opinion selon laquelle le Canada est plus propice à l’entrepreneuriat que la France. Se lancer en affaire dans notre pays d’origine est une Spartan Race administrative, malgré tous les beaux discours du gouvernement incitant le peuple à tenter l’aventure.

En tant que travailleur autonome, je suis heureux de vivre au Québec, où ma seule paperasserie consiste à facturer mes clients (et à remplir une déclaration de revenus kafkaïenne une fois par an ; mais les salariés sont logés à la même enseigne). Il y a cependant plusieurs choses qui me chicotent dans ton texte, et j’aimerais les commenter, en espérant ne pas tomber dans les travers de l’immigré déjà installé qui donne des leçons.

Je passerai rapidement sur le fait que tu remettes tous vos problèmes sur le gouvernement français en minimisant votre part de responsabilité. Il semble que vous ne vous soyez pas suffisamment documentés avant de construire votre cabane, et le ridicule d’une loi n’a jamais été un argument recevable en court.

La chose qui me titille est toutefois que tu parles avec moult détails des raisons qui te font quitter la France, mais de manière très abstraite de celles qui t’ont fait choisir le Canada.

Tu parles de ce pays où « la réussite est bien vue, où la création est encouragée » et tu dis « avec notre capital on nous poussera sur le banc de la réussite au lieu de nous en empêcher », mais je n’ai aucune idée d’où tu tires cette idée.

Pour être honnête, le discours dominant ici n’est pas « créons », mais « coupons ». Les gouvernements fédéraux et provinciaux sabrent tous les programmes (y compris le soutien aux investisseurs non pétroliers), au nom du sacro-saint combat contre la dette (ça te rappelle quelque chose ?).

En lisant ton texte, j’ai l’impression que tu es tellement dégoûtée de la France que tu idéalises totalement ta future terre d’accueil. Je crains que tes recherches se limitent à ta vidéo du Saint-Laurent postée sur Facebook, même si j’admets que c’est plus joli que l’échangeur Turcot.

Je me permets donc de t’apporter quelques éléments complémentaires, quitte à ternir ta vision idyllique :

Des banques frileuses qui ne veulent pas investir dans un secteur considéré à risque, il y en a aussi au Québec. J’oserais même dire qu’elles sont majoritaires. Bon, c’est vrai qu’il reste les dragons. Avec votre belle petite famille, vous avez toutes les chances de tirer une larme à Daniele Henkel.

Des administrations qui mettent les bâtons dans les roues des investisseurs avec des décisions et des règlements absurdes, il y en a aussi au Québec. Par exemple, le gouvernement fédéral a coupé l’année dernière le programme canadien pour immigrants-investisseurs. Le Québec est la seule province épargnée pour le moment. Une chance pour vous, j’imagine.

Des gens qui n’aiment pas les Parisiens, ou de manière générale, les pas-de-chez-eux, il y en a aussi au Québec. Cette intolérance est surexploitée par les partis politiques pour gagner des électeurs. Savez-vous que grâce au gouvernement Harper, vous devrez attendre quatre ans de résidence avant de demander la citoyenneté, contre trois auparavant ? Si vous souhaitez avoir des exemples de tolérance au niveau provincial, faites une petite recherche Google sur « charte des valeurs québécoises ».

Des avocats-fiscalistes ou des constructeurs incompétents qui te donneront des mauvais conseils dont tu paieras les conséquences, il y en a aussi au Québec. Et ce n’est rien à côté de la corruption. Autre recherche Google intéressante : « commission Charbonneau »

Vous allez certes quitter certains aspects déplaisants de la France, mais vous allez découvrir ceux du Québec : un système de santé moins accessible, des études universitaires beaucoup plus chères, un hiver que même les gens les plus préparés ont parfois du mal à supporter, des ordres professionnels protectionnistes, etc.

Au quotidien, vos problèmes ne seront pas beaucoup moins nombreux qu’en France. Ils seront juste différents.

J’espère que vous ne prendrez pas ce billet pour une tentative de vous décourager, mais il est plus facile de prendre ces désagréments avec philosophie quand on s’y est préparé que quand on s’attend à trouver l’Eldorado.

La majorité des Français déçus de leur immigration au Québec que j’ai croisés partagent trois points communs : une profonde amertume envers leur pays d’origine, une idéalisation de leur terre d’accueil, et une documentation insuffisante avant le grand saut.

Malgré tout cela. je dois dire que m’installer à Montréal est l’une des meilleures décisions que j’ai prises dans ma vie.

Je vous souhaite sincèrement bonne chance pour votre installation.

J’ai liké votre page Facebook.

Bises

Yann